Trois semaines après les « Mega feux » du nord Constantinois, la réponse des autorités algériennes continue de se calquer sur la gestion d’une séquence de guerre classique, et d’en déployer les éléments tactiques : dissimulation du bilan officiel des victimes pour ne pas démoraliser la population, désignation des mains étrangères et des traîtres nationaux, propagande sur l’efficacité de la riposte et de la prise en charge par l’État des combattants de la première ligne et des populations civiles, durcissement quasi martial du dispositif de la répression judiciaire.
Qu’y a-t-il au niveau stratégique de l’adaptation du pays à l’ère nouvelle des grands cataclysmes découlant du dérèglement du climat de la planète ? On pouvait s’attendre à ce qu’une fois passée l’urgence des premiers jours et le réflexe pavlovien du « complot contre l’Algérie », émerge dans les médias un débat plus sérieux sur l’exposition du pays au risque climatique et sa sinistralité galopante ces dernières années. Attendre surtout qu’arrive une initiative forte de gouvernance stratégique du risque climatique à l’avenir.
Ce retour vers la raison tarde à se dessiner. Il peut même laisser entendre qu’il ne se produira jamais. On se contenterait du scénario fatigué du complot, barboterait dans le marécage de la régression morale de la peine capitale et saluerait la vitesse remarquable dans la distribution des indemnités de réparation. La nouvelle politique de l’Algérie continuerait d’ignorer l’ère climatique nouvelle. Un aveuglement qui va devenir de plus en plus dangereux pour ses citoyens.
Une ère qui a débuté à Bab El Oued
Le matin du samedi 10 novembre 2001, le centre du quartier de Bab El Oued a été emporté par une crue millénaire. Plus de 890 victimes entre morts (781) et disparus (115). Avec vingt ans de recul, cet épisode cataclysmique sera sans doute intégré comme le début de la nouvelle ère climatique marquée par les conséquences du réchauffement.
Les épisodes géants de pluies diluviennes sont identifiés par les rapports du GIEC comme une des manifestations du dérèglement climatique. L’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika n’a entendu que d’une demi-oreille l’avertissement. Elle a toutefois dû reconnaître, sans en tirer les conséquences, les errements de l’urbanisme dans la dramatisation du bilan, et l’impréparation complète face à de tels cataclysmes. Pas de scénario de complot possible.
Entre l’été 2021 et celui qui se termine, les alertes aux cataclysmes climatiques se sont multipliées en Algérie et sur les deux rives de la Méditerranée. Elles sont liées à des étés excessivement secs et caniculaires dans le cas des incendies, et à une température anormalement élevée de la Méditerranée au début de la saison humide en automne dans le cas des inondations.
La courbe de mortalité liée à ces cataclysmes s’élève spectaculairement. À chaque fois, les gouvernements ont un temps de retard par rapport à l’échelle du risque. À Derna, en septembre 2023, les barrages rompent sous la tempête Daniel, sans précédent sur la Cyrénaïque, faisant autour de 5 000 victimes. À Valence, en octobre 2024, le système d’alerte est pris de vitesse par la crue. Dans les deux cas, c’est l’intensité des pluies qui n’est pas intégrée dans la réponse des hommes.
Au minimum un BMS incendie
L’intensité du feu aussi n’était pas une donnée recensée par l’entendement humain dans les incendies de Kabylie de l’été 2021. Cinq ans plus tard, les plus de 48 degrés sous bourrasques de vent à plus de 70 km/h annoncées sur les wilayas du centre et de l’Est pour le mercredi 26 août auraient dû se matérialiser par un strident BMS d’alerte incendie. C’est le minimum de ce que des pouvoirs publics qui auraient tiré un peu les leçons de 2021 devraient assurer à leur population.
C’est ici que le narratif du complot à usage politico-sécuritaire immédiat devient mortel. Il détourne le pays et sa gouvernance de la vérité. Il empêche d’agir et de prévenir. L’Algérie d’Abdelmadjid Tebboune ne peut plus se permettre de dissiper le risque climatique. Les experts sont unanimes : il va s’accélérer dans les prochaines années et modifier nos vies quotidiennes comme il n’est pas encore possible de se l’imaginer.
Ailleurs sur le pourtour méditerranéen, la canicule et les « Megafeux » ont fait émerger les débats électoraux sur les transitions climatiques. Tout le monde est en train de comprendre que c’est le thème le plus impactant des prochaines années. Il ne s’agit pas d’épisodes de crise mais d’une nouvelle norme qui s’installe.
Avec son débat anachronique autour de la suspension du moratoire sur l’application de la peine capitale, l’Algérie donne le spectacle d’un pays moyenâgeux en marge des tourments de la planète pendant qu’elle brûle.
Un empilement de programmes sans effets
Le retour à la raison stratégique est une urgence. On ne peut cependant pas dire que rien n’est prévu pour cela. L’Algérie émarge déjà à de nombreux programmes multilatéraux liés au climat : le Cadre de Sendai (ONU, 2015-2030) ; le Groupe de travail africain sur la réduction des risques de catastrophe (Union africaine) ; la stratégie arabe de réduction des risques 2030 et son forum régional.
S’y ajoutent le PPRD Sud/Méditerranée, programme euro-méditerranéen de protection civile financé par l’UE ; l’Accord de Paris et la CCNUCC, avec un objectif national de réduction des émissions et un programme de coopération climatique bilatérale avec l’Allemagne (ClimGov/GIZ) ; ainsi qu’un programme de réhabilitation des forêts incendiées appuyé par le PNUD après 2021. La liste n’est pas exhaustive. Elle a adopté, en 2024, une nouvelle loi dédiée à la prévention des catastrophes, ainsi qu’une stratégie nationale de gestion des risques majeurs à l’horizon 2035. La nouvelle loi étend les risques majeurs à 18 et intègre pour la première fois des risques liés au dérèglement du climat.
Mais alors pourquoi parler de négligence algérienne du risque climatique ? Parce qu’en dehors de l’équipement en Canadair, nécessaire mais surtout symptomatique de l’incompréhension de l’échelle hors gabarit du risque, la loi n’est pas suivie d’effets, les textes d’application n’arrivent pas.
Et surtout, l’anonyme Délégation nationale aux risques majeurs (DNRM), mise sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, est un nain institutionnel qui dit combien la question n’est pas abordée à bonne hauteur. Il n’existe pas une vraie gouvernance intégrant tous les échelons des interventions de l’amont (études, cartographies, prévention, etc.) vers l’aval (alertes, ORSEC, coordination, etc.).
La raison en est malheureusement invalidante. Au sommet de l’État, le thème du dérèglement climatique est un angle mort, et avec lui le discours sur la nécessaire transition énergétique est absent. Combien de fois le président Tebboune l’a-t-il évoqué en plus de six ans ? Un peu comme si cela ne devait être que le problème des seuls pays industriels qui ont alimenté l’effet de serre depuis la révolution industrielle.
Le seul hommage digne
Les « Megafeux » et les grandes crues vont devenir de plus en plus fréquents autour de la Méditerranée. Ailleurs, personne ne perd de temps avec les complots. Le coupable est connu de longue date. Nous sommes tous pyromanes. Nous avons transformé à grande vitesse le climat par notre empreinte carbone depuis deux siècles.
En Algérie, nous sommes doublement coupables par notre insouciance vis-à-vis de la modération énergétique (voir les pics de consommation électrique) et par notre incivisme environnemental. Les abords des forêts croulent sous les déchets domestiques inflammables. Par 49 degrés et des vents violents, nous avons tous une main dans les départs de feu, si ce ne sont pas les fils de transport électriques surchauffés qui les provoquent.
Le recours abusif au complot continue de « déséduquer » les Algériens. De les déresponsabiliser. Ce ne serait qu’à quelques criminels traîtres cachés parmi eux. Rester sur ce narratif est en train de devenir le plus grand risque majeur aujourd’hui.
La prévention active face au dérèglement climatique et son atténuation par le respect des engagements internationaux de l’Algérie pour la réduction de ses émissions de carbone auraient dû monter en haut des priorités stratégiques depuis plusieurs années. C’est une révolution sociologique. Il est grand temps de l’entreprendre. Il y a eu suffisamment de morts pour nous y inviter. C’est le seul hommage digne que nous puissions leur rendre.


