Il y’a deux manières d’aborder la rentrée sociale. Celle, alarmante, de la chronique économique connectée aux mauvais indices : les prix qui augmentent et ceux des produits frais qui flambent, les salaires qui ne suivent pas et qui tirent la langue, les réserves de change qui menacent de passer sous les 20 milliards de dollars dans quatre ans, les exportations hors hydrocarbures qui plafonnent sous les 7 milliards de dollars.
Celle, apaisante, que nous propose Abdelmadjid Tebboune dans son entretien média périodique. La hausse des prix est un problème de saisonnalité et de spéculation qui va être inversé dès cette semaine. L’ajustement des salaires de 53% qui reste se fera en 2027, les réserves de change ne baisseront pas autant que le prévoit le FMI, et de toute façon avoir des réserves de 19 milliards de dollars est gérable, les revenus globaux des exportations ne descendront pas sous les 50 milliards de dollars par an.
L’écart entre les deux perceptions est trop important pour confier toute la prospective de l’économie algérienne à l’une ou à l’autre. Elle n’est ni alarmiste, ni rassurante. Elle dessine une trajectoire « crisogène » à bas bruit. Pas d’effondrement donc d’ici 2031. Pas de décollage non plus, au sens ou, ce seront des exportations diversifiées – et non pas un wizir des autorisations d’importation – qui équilibreront la balance des paiements.
Cette tendance produit du mal être rampant. Dans un pays ou la démographie demeure robuste, elle devient source de crise
La projection qui s’insinue de plus en plus au fil des rentrées sociales, des rapports des experts du FMI, des malaises sociaux et des interventions présidentielles est bien que l’Algérie s’est enlisée durablement dans la trappe des pays à revenus intermédiaires et n’a pas la bonne feuille de route pour en sortir par le haut. Cette tendance produit du mal être rampant. Dans un pays ou la démographie demeure robuste, elle devient source de crise.
Le DZ disease, un déficit public bridant
Il convient donc de s’inquiéter sans paniquer. Et d’abord en pointant l’origine du « DZ disease ». Le taux de croissance moyen du PIB algérien après la séquence mondiale du COVID est de 3,7% de 2021 à 2025. Il se situe en gros dans le ventre mou des pays comparables par le revenu et la taille démographique. Ce qui pose problème est qu’il s’obtient au prix d’un déficit budgétaire parmi les plus importants au monde rapporté au PIB. Encore 16% de déficit en 2025.
Un tel effort budgétaire devrait produire au moins le double en croissance du PIB, avec un seuil de création de nouvelles activités qui, de fait, devrait réduire tendanciellement les déficits publics en faisant faire un bond aux recettes du trésor par la fiscalité ordinaire. C’est l’inverse qui se produit en Algérie. Le financement du déficit du trésor via l’achat de ses actifs par les banques réduit l’offre de crédit à l’économie productive, ralentit l’investissement et alimente un cercle vicieux de dépendance à la dépense publique.
Vieux moteur thermique
Le fonctionnement de l’économie algérienne serait un peu comparable à un vieux moteur thermique de trois litres de cylindrée qui consommerait 15 litres d’essence au 100 km pour une puissance rendue de 120 cv. L’essence étant rare et chère, il briderait, en siphonnant les cuves, la prolifération de moteurs de 1,2 l de cylindrée à turbo à la puissance de 180 cv et à la consommation énergétique deux fois moindre. Jusque la tout se tient encore. On a toujours le sentiment d’avancer avec le vieux moteur thermique. Mais on avance à un coût exorbitant en ressources financières et naturelles. Insoutenable sur la distance, lorsque des moteurs plus efficaces et plus propres sévissent partout ailleurs dans le monde.
« À Alger, tout le monde sait les reformes qu’il faudra conduire, et à Alger tout le monde sait qu’elles ne seront pas conduites »
Pr Abdellatif Benachenhou, économiste et ancien ministre des finances
Le modèle de croissance algérien fait des projets et des acteurs publics la chambre à combustion de son moteur. Faible taux de compression, déperdition d’énergie. La stagnation tendancielle est masquée par le taux de croissance si on ne regarde pas son contenu. Ni effondrement, ni décollage. Une crise rampante aujourd’hui perceptible par la dégradation du pouvoir d’achat moyen.
La punchline du professeur Benachenhou
Il y a une douzaine d’années, au moment du retournement du marché pétrolier, Radio M avait reçu début 2015, le professeur Abdellatif Benachenhou, ancien ministre des finances et éminent économiste. A la fin de l’émission et pour résumer son diagnostic en une formule, il m’avait confié en off ; « A Alger tout le monde sait les reformes qu’il faudra conduire, et à Alger tout le monde sait qu’elles ne seront pas conduites ».
La situation comptable n’est pas tout a fait semblable en 2026. Les réserves de change n’ont pas fondu de plus de 50 milliards de dollars en un an, mais seulement de 13 milliards malgré Kamel Rezig. En 2016, il y a eu avec la task force, une tentative d’encadrer sur trois années la trajectoire budgétaire pour commencer à désintoxiquer la croissance du PIB de la dépense publique.
Ce qui sort du premier examen du projet de loi de finance pour 2027, et des propos du président de la république ce samedi, est que cet encadrement du budget qui peut inaugurer un chantier de reformes favorables à la création diversifiée de richesses n’est pas prévu pour l’année prochaine. Il faut encore espérer que le savoir faire de la réforme ne se perde pas en chemin. En attendant que la volonté de la conduire revienne un jour.


