L’histoire politique de l’Algérie a connu son virage le plus dramatique à l’occasion d’une élection législative. C’était le 11 janvier 1992, lorsque le processus électoral des législatives a été stoppé après le premier tour. La majorité de gouvernement était déjà promise au FIS, notamment en raison du mode de scrutin uninominal à deux tours. La haute hiérarchie de l’ANP en a décidé autrement.
La culture citoyenne de la souveraineté populaire par le suffrage universel en était à ses premiers pas. Elle avait subi une profanation séculaire. L’enjeu était, il est vrai, considérable : des projets de société en concurrence frontale. Trente-quatre ans plus tard, l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale, dans un contexte pluraliste formel, paraît être devenue la plus anodine des échéances politiques du pays.
Le texte constitutionnel ouvre pourtant la possibilité d’une majorité de gouvernement distincte de la majorité présidentielle. Et donc, à défaut d’engager un enjeu de société comme il y a plus de trois décennies, d’infléchir, voire de modifier les choix de politiques publiques, de décider d’un autre cap économique, d’autres arbitrages stratégiques. Rien de tout cela n’est sur la table d’une législative du XXIe siècle en Algérie, alors que partout ailleurs dans le monde, les acteurs de marchés et les créateurs de richesse sont à l’écoute des programmes économiques des partis politiques et des sondages pré-électoraux. La compétition des programmes et l’alternance au pouvoir exécutif ne sont certes pas validées par la science politique comme des prérequis au développement d’un pays. La Chine et le Vietnam sont les exemples les plus cités pour illustrer cette relativité. Reste que la cohérence d’un modèle, ouvert ou fermé, libéral ou autoritaire, est reconnue comme un facteur de performance. Le modèle algérien, lui, n’est pas cohérent.
Des thèmes de campagne fantomatiques
Les législatives algériennes du 2 juillet prochain arrivent sur une quasi table rase politique. Elles ne décideront pas de la majorité de gouvernement, car la répression durable du Hirak a sapé toute possibilité de vraie opposition institutionnalisée. Plus grave encore, elles n’ont pas dégagé de thèmes de campagne susceptibles de donner le pouls du pays.
Poursuite du déficit budgétaire abyssal et de l’expansion de la dette publique, ou inversion du processus ? Protectionnisme à la manière cavalière de Kamel Rezzig, ou gestion des importations par la parité du dinar ? Retour au développement porté par les grands projets souverains, ou promotion de l’investissement privé et attraction des IDE ? Gaz de schiste ou accélération du solaire ? Infrastructure numérique souveraine, chantier public ou opportunité de partenariat privé-international ? Courbe montante du déficit de la Caisse nationale des retraites : réforme ou fuite en avant ? Poursuite de l’aménagement du territoire par multiplication des wilayas, ou promotion du développement local par la naissance des régions ?
La compétition des programmes électoraux peut constituer un moment démocratique d’évaluation et de mise à jour des politiques publiques, utile à tous les prescripteurs. Il est malheureusement trop tard pour que cela soit un peu le cas en juin 2026.
Un marqueur d’archaïsme
De là à regretter le temps où le sort politique de l’Algérie pouvait dépendre de l’issue d’une élection législative, beaucoup sont prêts à renoncer à l’incertitude d’un scrutin ouvert et loyal pour « sécuriser les institutions ». La question mérite débat. Car l’enjeu, dans l’Algérie d’aujourd’hui, est balisé par les années 1990 et leur scénario tragique. Il est opérationnel, peut-être stratégique — pas une question de vie ou de mort nationale. L’incertitude n’est pas une loterie mortelle.
À l’inverse, perdre toute énergie politique dans l’absence de feuille de route économique est un préjudice considérable. L’exécutif navigue à vue. Les attentes de la société ne sont ni identifiées ni hiérarchisées. Les argumentaires alternatifs des élites politiques ne sont pas développés. Le débat public sur l’avenir est escamoté.
Les élections législatives sont les plus déterminantes dans toutes les démocraties avancées, parfois même dans les systèmes constitutionnels présidentiels. C’est dire combien la désaffection annoncée pour le vote du 2 juillet est un triste marqueur d’archaïsme politique pour nous.


