L’ancienne Issaba surfacturait les importations, celle-ci sous-facturerait les exportations. Dans les deux cas il reste des devises à l’étranger, via le fournisseur avant, via le client désormais, qui ne transitent pas par le compte de la banque d’Algérie. Soyons clairs. Les montants ne sont pas du même ordre de grandeur.
Abdelmadjid Tebboune a parlé de 300 millions d’euros ou de même plus. Les surfacturations des deux derniers mandats de Bouteflika cumulaient en milliards d’euros. Il n’est d’ailleurs pas certain que tous les montants non encore rapatriés le soient volontairement.
Il y a souvent des litiges commerciaux, des dysfonctionnements bancaires, parfois même des défauts de paiement du client étranger qui contribuent à l’écart – temporaire dans de nombreux cas – entre la facturation domiciliée auprès des banques et les virements entrants après exportation. Lutter contre l’évasion de devises est un serpent de mer qui éreinte la gouvernance depuis que le Hirak est venu mettre par terre l’édifice politique mafieux de la combine. Il oblige aujourd’hui le pouvoir à faire étalage d’une supposée nouvelle catégorie de délinquants économiques. Ils ne sont ni puissants ni connus comme ceux de la Issaba précédente.
Le bénéfice politique est nul de leur répression – toujours sujette à caution à cause de l’absence d’indépendance des juges vis-à-vis de l’exécutif et du sécuritaire. Contre-productif même comme la lutte contre la spéculation illégale avec des condamnations à 10 ans de prison pour des sachets de lait en instance d’être vendus. Alors pourquoi s’entêter ?
Aujourd’hui cet écart est de 80% pour l’euro. Il s’agit d’une quasi incitation non assumée au détournement
À quoi peut-on dire que la gouvernance actuelle n’est pas réformatrice ? À un problème similaire qui revient sous une autre forme elle répond par la même méthode brutale de la répression. Elle traque le symptôme, se détourne de l’origine de la fièvre. À la source de la surfacturation des importations comme celle de la sous-facturation des exportations, la distorsion du dinar algérien. L’écart entre la valeur du dinar administratif et du dinar du marché libre, l’officiel et le parallèle, poussait déjà à « l’ajustement frauduleux », il y a dix ans , lorsqu’il était d’environ 50%.
Aujourd’hui cet écart est de 80% pour l’euro. Il s’agit d’une quasi incitation non assumée au détournement. Les opérateurs les plus indélicats y succombent tôt ou tard. Pourquoi recevoir toutes ses recettes devisées d’exportation en contre-valeur en dinar officiel alors que d’en garder une partie à l’étranger offre un pouvoir d’achat de 80 % supérieur ? Avec la possibilité de financer un enchaînement de cycle importation-exportation.
Le raisonnement était le même pour la Issaba de surfacturation de l’importation. Le privilège de l’accès au dinar de la banque d’Algérie était transformé en clé de transformation de la devise officielle sous-évaluée en devise de marché. Celle dont la contre-valeur en dinar corrige brutalement le pouvoir d’achat moyen des Algériens dès qu’ils sortent à l’étranger, s’éloignent des subventions domestiques.
Tout le monde connaît le nom de la réforme qui peut supprimer les Issabate ancienne et nouvelle. Elle s’appelle retour progressive à un seul taux du dinar. Les techniques pour piloter une telle reforme au moindre coût sociale sont connues. L’expert retraité du FMI Abderrahmi Bessaha en a exposé une dans l’une de ses nombreuses contributions. La marche progressive vers le taux de change unique signifie une dévaluation du dinar officiel, aujourd’hui à un niveau outrageusement favorable aux importations qu’il déflate.
Cette marche tire dans le même temps vers le haut la valeur du dinar parallèle. L’écart entre les deux taux en se réduisant, inverse la tendance actuelle à « l’informelisation » qui grignote l’économie dopée par le dinar informel. La distorsion du dinar est, avec cette amplitude, devenue une machine à brider l’investissement, à tuer l’attractivité du pays avec un rapatriement misérable de dividendes des entreprises étrangères, à étouffer la croissance en laissant échapper au trésor public des continents de business qui n’apparaissent qu’à la rubrique judiciaire du 20 h.
Le développement de l’Algérie, ses acquis sociaux, sont aujourd’hui en cours de dissolution sous la part de l’économie informelle, qui ne connaît ni cotisations sociales ni fête du 1er mai. Le carburant de cette économie de la dissolution est le dinar parallèle. Et le dinar parallèle ne se traite pas avec une vidéo de la gendarmerie.


