L’Algérie, une pile électrique géante en mode veille

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Le monde est entré depuis 2022 dans une nouvelle ère de guerres engageant simultanément de grandes puissances (Russie, États-Unis, UE) et des puissances intermédiaires (Ukraine, Israël, Iran). Les sources et les modèles d’approvisionnement de l’économie mondiale en énergie, en matières premières et en semi-produits en ont été chamboulés.

Le plus grand partenaire économique de l’Algérie, l’Union Européenne, balance entre plusieurs réponses stratégiques à donner à cette évolution géopolitique, la plus névralgique depuis la chute du mur de Berlin. Elle veut accélérer sa sortie de la dépendance aux hydrocarbures dans l’agenda climatique de la COP de Paris. Cela signifie le passage à un modèle “tout électrique” dans la déclinaison de la consommation énergétique.

Elle cherche, dans le même temps, à redimensionner ses chaînes d’approvisionnement vers le plus proche, voire le local, pour éviter les pièges du type détroit d’Ormuz. Et cela implique une plus grande autonomie énergétique.

L’Algérie coche plusieurs cases dans ce nouveau cahier des charges de son principal marché d’exportation. Elle peut «verdir» son offre énergétique et raccourcir les distances d’approvisionnement comparé au gaz et au pétrole provenant du Golfe ou des États-Unis. Elle propose une variante politique et sécuritaire bien plus sûre que les fournisseurs russes ou du Moyen-Orient.

Il reste que le pays doit prendre conscience de cette opportunité et se mettre en configuration stratégique pour la réaliser. La feuille de route des gouvernements de l’ère Tebboune a rejeté la transition énergétique en queue de liste. L’orientation idéologique reste “carbonée”, dans le style du 20e siècle, doublée d’un volontarisme extracteur dans le secteur minier — nécessaire, mais anachronique pour produire du développement intégré au cœur de ce siècle. L’avenir ouvert pour l’économie mondiale par les guerres de Trump, Netanyahu et Poutine se déclinera plus en câbles électriques sous-marins qu’en gazoducs.

Un géant électrique assoupi

L’Algérie est potentiellement la centrale électrique de la Méditerranée bloquée en mode “off”. Elle se charge au gaz aujourd’hui et attend de passer au vert demain. C’est le réveil d’un géant de l’électron qui attend de mettre le doigt sur l’interrupteur.

Avec une capacité installée qui frôle désormais les 25 GW, le pays a plus que doublé sa puissance en quinze ans. À titre de comparaison, c’est déjà plus que la capacité cumulée de la Belgique et de la Grèce. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Si l’on y ajoute son gisement solaire — estimé à 2 600 TWh par an — l’Algérie joue dans une catégorie hors-norme.

L’Égypte, malgré le dynamisme de son parc de Benban, ou l’Espagne, leader européen du secteur, ne disposent pas d’un tel alignement entre espace saharien disponible et proximité immédiate des réseaux. Là où l’Espagne, champion européen du solaire, culmine à environ 2 000 kWh/m² d’irradiation annuelle, le Sahara algérien offre jusqu’à 2 650 kWh/m². Ce différentiel n’est pas qu’un détail technique : c’est l’avantage compétitif qui rend l’électron algérien structurellement moins cher que n’importe quel autre sur la rive nord.

Au-delà de l’export : le moteur d’une mue industrielle

Le passage du mode “veille” à l’action ne répond pas seulement à une commande européenne ; c’est le levier de survie de l’économie nationale. En “verdissant” sa pile, l’Algérie réalise d’abord une opération de sauvegarde de sa rente : chaque térawattheure solaire produit est un volume de gaz naturel épargné et réorienté vers l’exportation ou la pétrochimie à haute valeur ajoutée. Alors que la consommation interne de gaz menace d’absorber une part critique de la production nationale, briser ce cercle vicieux devient une urgence.

Mais l’impact est aussi structurel. Lancer cette transition, c’est irriguer le tissu local de nouvelles filières : de la maintenance robotisée en milieu désertique à l’émergence d’une industrie du bâtiment aux normes d’étanchéité thermique rigoureuses. Cette modernisation par l’électron vert est le chaînon manquant pour transformer une économie d’extraction brute en une économie de savoir-faire.

Le mur des souverainismes face à la réalité physique

Pourtant, ce scénario de “pile d’appoint” de l’Europe se heurte à un nouvel obstacle : la fragmentation politique du Vieux Continent. La montée en puissance des courants populistes et souverainistes en Europe instille un climat de méfiance envers toute nouvelle dépendance énergétique.

L’idée d’un “bouton ON/OFF” sur l’électricité européenne situé à Alger va alimenter les rhétoriques de repli identitaire. Le plus probable est que cette posture politique finira par se fracasser tôt ou tard sur la réalité physique : l’Europe du Nord n’a pas assez de soleil, et l’Europe du Sud n’a pas assez d’espace. Le partenariat stratégique autour de l’électricité verte n’est pas une option idéologique, c’est une nécessité géographique. Comme le gaz naturel a scellé le destin des deux rives pendant un demi-siècle, l’interconnexion électrique est le nouveau cordon ombilical inévitable. Pour l’Algérie, l’enjeu n’est plus de savoir si cette transition est souhaitable, mais à quelle vitesse elle saura s’imposer comme le partenaire fiable capable de faire face à l’explosion en cours des appels au réseau de part et d’autre de la Méditerranée.

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