Deux millions de dollars par navire, réglés en yuan. C’est le tarif qu’impose désormais Téhéran aux pétroliers souhaitant traverser le détroit d’Hormuz depuis que les Gardiens de la révolution en ont pris le contrôle effectif. Selon Lloyd’s List, au moins deux navires ont déjà acquitté ce droit de passage. Une première dans l’histoire de la navigation commerciale. Mais ce qui ressemble à une mesure de guerre dissimule une ambition plus ancienne : attaquer le dollar là où il est le plus vulnérable.
La mécanique du péage
Les armateurs souhaitant transiter doivent fournir des manifestes de cargaison, les détails de l’équipage et la destination du navire. Les Gardiens de la révolution procèdent ensuite à une vérification au regard des sanctions, à un contrôle de la nature des marchandises, le pétrole étant prioritaire sur toute autre cargaison, et à ce qui est désormais désigné comme un “vetting géopolitique”. Le résultat est un régime de discrimination sélective pleinement revendiqué.
Le CGRI a confirmé que le détroit reste fermé aux navires des États-Unis, d’Israël et de leurs alliés occidentaux, tandis que la Chine, l’Inde, le Pakistan, l’Irak et la Thaïlande figurent parmi les États autorisés à faire passer leurs navires, moyennant paiement. Début mars, un pétrolier quittant l’Arabie saoudite a modifié sa fiche d’identité automatique pour préciser “propriétaire et équipage chinois” et a pu franchir le détroit sans encombre dans la nuit du 4 mars.
“Contester l’hégémonie sans tirer une seule balle”
Le choix du yuan n’est pas une commodité de circonstance. C’est l’aboutissement d’une stratégie construite de longue date. Les États-Unis ont bâti leur puissance de sanction sur un mécanisme simple : toute transaction en dollars passant par les circuits de compensation américains expose les parties à une surveillance, voire à un gel des avoirs. L’Iran, la Russie ou le Venezuela en ont tour à tour fait les frais.
En exigeant du yuan, Téhéran fait sortir une partie du commerce pétrolier mondial de ces circuits, réduisant mécaniquement la portée des sanctions américaines. La Chine reçoit déjà 90 % des exportations iraniennes de brut, soit 12 % de ses importations totales, et les deux pays traitent déjà leurs transactions en yuan. Le péage d’Hormuz ne fait que généraliser à d’autres acheteurs asiatiques ce que Pékin pratique depuis des années.
Amit Goel, stratège en chef chez PACE 360, estime que l’Iran tente de déstabiliser la présidence américaine «sans utiliser une seule munition», en s’attaquant directement au dollar. La formule résume une logique que Téhéran porte depuis au moins une décennie, notamment au sein des BRICS+, où il militait pour une monnaie commune des pays membres destinée à contester le pétrodollar. Le projet n’avait alors convaincu que très peu d’États. La fermeture d’Hormuz lui offre aujourd’hui ce que des années de diplomatie multilatérale n’avaient pas réussi à produire : une contrainte opérationnelle immédiate pesant sur des dizaines de pays importateurs.
La dimension stratégique dépasse par ailleurs le simple contournement des sanctions. En recevant du yuan, l’Iran peut commercer directement avec la Chine en monnaie nationale, sans avoir à convertir en dollars ni à subir les décotes imposées aux États sous sanctions lorsqu’ils tentent de trouver des contreparties prêtes à prendre ce risque. C’est un double avantage comptable et politique.
La prudence de Pékin
La Chine, de son côté, avance prudemment. Vérifier si les cargaisons sont réellement facturées en yuan à travers des réseaux maritimes complexes reste techniquement difficile. Pékin sait aussi qu’une adhésion trop visible au mécanisme iranien pourrait aggraver des relations sino-américaines déjà dégradées. Stratège mondial en chef chez PACE 360, Goel note que Pékin ne cherche pas à déclencher une crise ouverte avec Washington, mais accepte de bénéficier passivement d’un dispositif qui sert ses intérêts à long terme. Le yuan pétrolier n’est pas une construction chinoise. C’est une construction iranienne que la Chine laisse fonctionner.
Le système du pétrodollar, qui régit environ 80 % des transactions pétrolières mondiales depuis le choc de 1973, n’a pas connu de défi aussi direct depuis sa mise en place. Le Brent s’échangeait à 104 dollars le baril jeudi matin, en hausse de plus de 40 % depuis le début du conflit, tandis que les élections américaines de mi-mandat de novembre 2026 approchent dans un contexte inflationniste que Washington n’avait pas anticipé.


