Il est peut-être l’un des rares militaires à avoir gagné le respect d’une large partie de la population malgré un rôle controversé dans la gestion du pays durant la décennie noire. Liamine Zeroual, décédé samedi soir à l’âge de 85 ans, restera pour longtemps dans l’histoire de l’Algérie comme l’homme qui a engagé une guerre sans relâche contre le terrorisme, mais aussi comme celui qui a renoncé de son propre chef à la poursuite de son mandat — fait rarissime dans les traditions politiques des pays du tiers monde.
Enfant des Nemencha, dans les Aurès, Liamine Zeroual voit le jour le 3 juillet 1941 à Batna. Très tôt, son destin se confond avec celui de l’Algérie en lutte. À 16 ans à peine, il rejoint les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN), participant à la guerre de libération. Après l’indépendance, il poursuit une formation militaire exigeante entre Le Caire, Moscou et Paris, avant de gravir progressivement les échelons de l’Armée nationale populaire (ANP). Commandant d’unités, puis de régions militaires stratégiques, il s’impose comme un officier rigoureux, respecté et indépendant.
Mais c’est dans les années 1990, au cœur de la crise la plus grave que traverse l’Algérie indépendante, que son destin bascule. Rappelé en 1993 comme ministre de la Défense au sein du Haut Comité d’État (HCE), il apparaît rapidement comme une figure de compromis entre les « réconciliateurs » et les « éradicateurs ». Dans un contexte d’effondrement politique et de montée du terrorisme, il est désigné en janvier 1994 à la tête de l’État pour conduire une transition périlleuse.
Un président dans la guerre, un départ dans le silence
Son accession au pouvoir se fait dans l’urgence et l’incertitude. Face à une violence qui ensanglante le pays, Zeroual tente d’abord une ouverture politique, en engageant des contacts avec des dirigeants du Front islamique du salut (FIS). Mais l’embrasement sécuritaire et la radicalisation des groupes armés le contraignent à opérer un tournant. Il opte alors pour une stratégie de lutte frontale contre le terrorisme.
Élu président de la République en 1995 avec plus de 60 % des voix, lors du premier scrutin pluraliste du pays, il incarne une forme de légitimité retrouvée. Mais son mandat reste marqué par des images fortes, à la mesure de la tragédie nationale. Celle, notamment, d’une visite dans un hôpital où une victime du terrorisme lui lance, dans un cri de détresse devenu emblématique : « Faites quelque chose, Monsieur le Président ».
Sur la scène internationale, Zeroual affirme également une ligne souverainiste, refusant toute ingérence extérieure dans la gestion de la crise algérienne. Mais à mesure que la situation évolue, des divergences profondes apparaissent au sommet de l’État sur la conduite de la réconciliation nationale.
Dans un geste rare, il annonce en septembre 1998 son retrait anticipé et organise une élection présidentielle en 1999 à laquelle il refuse de se présenter. Un départ volontaire qui tranche avec les pratiques politiques dominantes et contribue à forger son image d’homme d’État attaché à une certaine éthique du pouvoir.
Après son retrait, Liamine Zeroual choisit le silence. Il se retire à Batna, loin de la vie politique, n’intervenant qu’avec parcimonie dans les moments clés. En 2019, alors que l’Algérie traverse une nouvelle crise majeure avec le Hirak, son nom est évoqué pour conduire une transition. Il décline. Dans une lettre rendue publique, il révèle avoir refusé une proposition formulée par Mohamed Mediène, dit Toufik, en accord avec Saïd Bouteflika, visant à mettre en place une transition en dehors du cadre constitutionnel.
Ces dernières années, il réapparaît ponctuellement sur la scène publique, notamment à travers ses échanges avec le président Abdelmadjid Tebboune, qui lui témoigne une estime constante. Entretiens à El Mouradia, visites privées, échanges téléphoniques : ces rencontres traduisent la place singulière qu’occupe Zeroual dans la mémoire politique nationale.
Liamine Zeroual laisse ainsi l’image d’un dirigeant austère, discret, mais profondément marqué par le sens de l’État. Un militaire devenu président dans la tourmente, qui aura tenté de maintenir le cap dans l’une des périodes les plus sombres de l’histoire contemporaine de l’Algérie — avant de s’effacer, volontairement.


