Acciona, FCC Aqualia, GS Inima. Ces groupes ont construit certaines des plus grandes stations de dessalement du littoral algérien il y a dix à quinze ans. Ils entendent bien ne pas rester spectateurs du deuxième acte.
La loi de finances 2026 consacre en effet 531 milliards de dinars au secteur hydraulique en crédits de paiement, auxquels s’ajoutent 370 milliards en autorisations d’engagement pour les nouveaux programmes, selon les chiffres présentés à l’APN par l’ex-ministre Taha Derbal. Sur cinq ans, l’effort cumulé dépasse 900 milliards de dinars, un montant qu’avait détaillé Derbal lors de la rencontre Gouvernement-walis fin 2024. C’est ce volume d’investissement que l’ICEX, dans une note publiée le 23 juin, présente comme une opportunité pour les industriels espagnols de l’eau.
Le dessalement, colonne vertébrale du dispositif
Le programme repose d’abord sur le dessalement. Dix-neuf stations fonctionnent aujourd’hui sur l’ensemble du territoire, produisant environ 3,7 millions de mètres cubes par jour, soit 42 % de la consommation nationale en eau potable. L’objectif est d’atteindre 28 stations opérationnelles d’ici 2030, pour une production totale de 5,5 millions de mètres cubes par jour. En 2026, trois nouvelles unités sont en chantier à Tlemcen, Mostaganem et Chlef. Tizi Ouzou, Jijel et Skikda suivront dans les phases ultérieures.
C’est précisément sur ce segment que les groupes espagnols ont une longueur d’avance. Abengoa, Tedagua, Sacyr ont participé à la construction des installations de Skikda, Honaïne, Ténès et Beni Saf. Cette présence ancienne leur a permis de connaître les rouages administratifs locaux, les procédures d’appel d’offres, les interlocuteurs publics, un acquis que peu de concurrents étrangers peuvent revendiquer, et que l’ICEX présente comme le principal atout différenciant des industriels ibériques face aux groupes chinois ou coréens qui lorgnent eux aussi le marché.
Reste la question des volumes. Selon l’ICEX, la demande annuelle atteindrait 10 400 millions de mètres cubes et devrait grimper à 12 900 millions en 2030, le secteur agricole absorbant environ 70 % du total. Ces chiffres proviennent de la note espagnole et n’ont pas été publiés tels quels par les autorités algériennes, qui reconnaissent l’ampleur des besoins sans les quantifier avec cette précision dans leurs documents officiels.
Réseaux intelligents et eaux usées
Le dessalement ne suffit pas si les réseaux continuent de fuir. Selon l’ICEX, les pertes atteindraient près de 40 % de l’eau produite, soit l’équivalent de ce que produisent plusieurs stations de dessalement de taille moyenne. C’est sur ce constat que repose l’autre volet du programme : la modernisation des infrastructures de distribution. Compteurs intelligents, détection de fuites, plateformes de modélisation hydraulique constituent des créneaux que l’ICEX identifie comme accessibles aux PME espagnoles spécialisées dans le smart water.
Le traitement et la réutilisation des eaux usées prolongent cette logique. L’Algérie dispose de plus de 200 stations d’épuration, mais le taux de réutilisation effective ne dépasse pas 10 à 20 %. Le gouvernement entend le porter à 60 % d’ici 2030, un objectif qui suppose des investissements lourds dans les technologies de traitement tertiaire et de filtration avancée. L’Espagne, parmi les pays européens les plus avancés sur ce créneau, y dispose d’un avantage comparatif que l’ICEX ne manque pas de souligner.
Le forum algéro-espagnol d’avril 2026 avait réuni vingt entreprises ibériques et une centaine d’opérateurs algériens, principalement sur l’agriculture et l’agroalimentaire. L’eau n’y figurait pas. La note de l’ICEX publiée deux mois plus tard indique que le secteur commence à structurer son approche.
Un marché sous maîtrise publique
Encore faut-il y entrer. Le secteur est dominé par des organismes publics : le ministère de l’Hydraulique, l’Agence nationale de dessalement de l’eau (ANDE), l’Entreprise algérienne de dessalement (EADE, filiale de Sonatrach) et l’Algérienne des Eaux (ADE). Les marchés passent par des appels d’offres aux procédures longues, avec une charge administrative que plusieurs opérateurs étrangers décrivent comme dissuasive à l’entrée.
Des discussions sont en cours avec des fabricants étrangers spécialisés dans la production d’équipements de dessalement, en vue de localiser leur fabrication en Algérie, ce qui complique davantage le positionnement des simples exportateurs de matériel. Les autorités algériennes privilégient les partenaires disposés à transférer des technologies et à produire localement. Vendre des composants depuis Madrid ne suffira pas.
La nouvelle législation sur l’investissement a assoupli certaines restrictions historiques, sans que cela ne soit encore traduit par une accélération visible des adjudications au profit d’entreprises étrangères. Pour les groupes espagnols, l’enjeu est donc moins de décrocher des contrats clés en main que de se positionner comme fournisseurs de composants spécialisés, de logiciels de gestion ou de services d’exploitation et de maintenance, des niches où leur expérience passée sur le littoral algérien peut encore peser.


