Sur les places de marché virtuelles et les groupes de running, le prix du dossard n’a pas cessé de grimper ces derniers jours dans une surenchère spéculative sans précédent pour un événement sportif national. Le dossard du 3e AUT s’est négocié mercredi à plus de 10 000 DA, soit quatre fois sa valeur faciale initiale fixée à 2 500 DA par les organisateurs.
Les 10 000 inscriptions prévues par l’organisation ont été soldées en ligne en moins de 24 heures fin avril dernier. L’urgence se lisait ces derniers jours à travers les messages de détresse de coureurs prêts à tout pour s’aligner sur la ligne de départ : « Je m’entraîne depuis quatre mois pour monter au Maqam, je paye jusqu’à 8000 DA s’il le faut, contactez-moi en privé (MP) sans aucune négociation ! ». Cette disjonction brutale de l’offre et de la demande témoigne d’un rattrapage rapide en cours en Algérie d’une tendance mondiale alimentée par la popularité en expansion de la course à pied et de ses événements totémiques.
Un engouement urbain inédit et une vague mondiale
C’est la première fois qu’un tel phénomène spéculatif frappe le monde du running en Algérie. Jusqu’à présent, la revente de dossards restait marginale et confinée à l’esprit d’entraide de la communauté, comme lors du trail de l’Azro N’thor en Kabylie – autre événement en vogue – où les désistements se géraient autour du prix coûtant. L’AUT change radicalement la donne en raison de la notoriété fulgurante qu’il a acquise en seulement trois éditions. Son concept est unique : une course semi-nocturne de près de 20 kilomètres qui pénètre le cœur historique et architectural de la capitale, traversant des édifices du patrimoine national d’ordinaire fermés au public à ces heures.
Ainsi par exemple 3000 participants ont traversé, l’année dernière, le somptueux salon d’honneur mauresque de la wilaya d’Alger. Cette mise en scène grandiose séduit une population urbaine de plus en plus adepte de la course à pied. L’Algérie ne fait ici que rattraper une vague mondiale massive de démocratisation du running. Le sport de masse, porté par les clubs informels qui fleurissent dans toutes les grandes villes du pays, est devenu un marqueur social et un mode de vie, transformant le simple dossard en un actif de collection hautement désirable.
Des marges spéculatives supérieures aux standards internationaux
Ce phénomène algérois s’inscrit en réalité dans une dynamique globale observée sur les grands marathons et trails internationaux, mais avec une intensité financière proportionnellement plus agressive. À l’étranger, le marché se structure généralement de deux manières. D’un côté, les plateformes régulées maintiennent une plus-value à 0% grâce à des bourses d’échange officielles. De l’autre, le marché noir des grands marathons mondiaux comme Paris ou Londres génère des hausses de prix de l’ordre de +100% à +150% à l’approche de la course. À Alger, la valorisation du dossard de seconde main est bien plus spectaculaire, affichant des plus-values oscillantes entre +200% et +300%.
Cette anomalie s’explique par le relatif bas prix d’ancrage fixé par les organisateurs à 2 500 DA (environ 17 euros), qui laisse une marge de progression psychologique colossale pour les acheteurs. L’absence totale d’un mécanisme numérique permettant de transférer ou de rembourser officiellement une inscription de manière sécurisée a également amplifié le trait.
L’illusion du contrôle de conformité au départ
Face à la dérive commerciale de cette « billetterie parallèle », la Ligue algéroise de ski et des sports de montagne a promptement réagi en promettant de contrôler la conformité stricte entre l’identité du runner et son dossard sur la ligne de départ. Sur le plan logistique, une telle promesse paraît toutefois difficilement réalisable pour une masse de 10 000 participants.
Vérifier l’identité de chaque coureur exigerait au minimum une quinzaine de secondes par personne, ce qui paralyserait les sas d’accès pendant plus de deux heures, bloquant le flux de la course. Néanmoins, ces déclarations officielles possèdent une réelle efficacité psychologique. À défaut de pouvoir filtrer l’ensemble des participants, l’annonce d’éventuels contrôles aléatoires insuffle un doute salvateur chez les acheteurs potentiels. La peur de se voir refuser l’accès au départ après avoir déboursé 10 000 DA agirait alors comme un pare-feu dissuasif, capable de freiner la spéculation de dernière minute et de sanctuariser l’esprit sportif de l’événement.


