La scène se déroule au cimetière de Sidi M’hamed du Hamma un quartier de l’ex Belcourt, aujourd’hui Belouizdad. Youcef Bouroubi, un lointain parent de l’héroïne Saliha Ouatiki commence à s’agacer. Il cherche la tombe de cette martyre de 13 ans du début des manifestations populaires de décembre 1960. Le préposé lui a indiqué le numéro du carré, sans plus. Il va et vient depuis un long moment entre les tombes, s’arrête, lit au plus près les plaques d’épitaphes. Rien. Le récit et la camera s’en vont ailleurs et reviennent deux ou trois fois au cimetière accompagner Youcef perdu dans sa déambulation. La projection est arrivée au-delà des 90 minutes et dans la salle de la cinémathèque de Béjaïa, le public des 21e RCB nombreux en ce début d’après midi s’attend bientôt à un plan séquence apaisant, mettant fin à cette quête anxiogène. Un plan ou Youcef crierait « elle est là ». Un happy end. Il est d’ailleurs impossible qu’il en soit autrement. Le centre commercial de l’autre côté de la ruelle porte le nom de la jeune martyre iconique. Cette séquence n’arrivera pas. Le documentaire se termine et il n’y a point d’image de la tombe de Saliha Ouatiki. Elle est introuvable.
Des victimes sans registres
Le film documentaire Terminus ’60 de Sid Ahmed Semiane est parsemé de moments poignants révélés parfois dans l’enquête qui a précédé l’écriture du script, plus souvent durant le tournage même. Il en est ainsi d’une autre quête, celle de Reda Armani, personnage haut en couleur, qui cherche dans les registres du cimetière d‘El Kettar, les enregistrements des enterrements du 13 et du 14 décembre 1960, « les deux jours ou les cortèges mortuaires des habitants de la Casbah et du climat de France ont inondé Bab Ejedid ». C’étaient les victimes de la répression des manifestations populaires du 11 décembre et des jours suivants. Elles ne se comptaient pas dizaines. Elles n’ont pas été portées par l’administration coloniale au registre du cimetière. « Plus aucun enregistrement du 10 au 16 décembre 1960 » s’exclame Reda Amrani la mine déconfite. Il était là en ces jours terribles.
Sid Ali Azzougui, l’esthétique de la colère
Le public des RCB a beaucoup appris avec cette approche narrative en rupture avec les documentaires classiques qui traitent du récit national. Les plus familiers avec l’histoire de la Revolution savent que les manifestations de décembre n’étaient pas le fruit d’un mot d’ordre du FLN. Dans le film de Sid Ahmed Semiane cela déboule dans la chronique de manière épique. Le père de Reda Amrani est dirigeant d’un secteur littoral de la zone autonome. Il est le FLN sur ce territoire. Il ne sait pas que son fils de 16 ans est entrain de détourner avec ses amis adolescents une tentative de marche en faveur de la troisième force – Algérie Algérienne – soutenue par les partisans de De Gaulle et combattue par les Ultras. La marche devient, dans les mots d’ordre des jeunes de la Rampe Vallet ; « Algérie musulmane » et « Abbas au pouvoir ». Les femmes arriveront en renfort rapidement, et avec elles les drapeaux. Le FLN reprendra la main les jours suivants. La veille déjà à Belcourt, le témoignage sur la rixe qui a mis le feu aux poudres, le 10 décembre, apporte déjà une tonalité inédite. Les ultras, en grève contre les propositions de référendum de De Gaule en visite en Algérie, ont tenté de faire fermer le café et intervient alors un personnage truculent, qui d’un coup de poing remet l’Histoire dans le bon sens de la marche. Sid Ali Azzougui, a lui seul, pourrait inspirer une éthique nouvelle d’écriture de documentaire historique quand il s’agit de la Révolution algérienne. Terminus’60 en donne les prémisses. Il s’exprime avec le débit et la pudeur de son âge. A l’aise en Darija et en français. Regard espiègle et sourire d’enfant farceur. Un coup de poing, son coup de poing, et l’Histoire va chavirer.
Un mythe vivant parmi nous
L‘Incarnation iconographique des manifestations populaires de décembre 1960 est une superbe jeune belcourtoise que les garçons du quartier ont porté sur leurs épaules au bas de la rue Laaquiba bloquée par les militaires français. Elle a été publiée par Paris Match et a donné une résonance nouvelle à la cause de l’indépendance de l’Algérie dans l’opinion de la métropole, disait-on alors. Houria Kaïfi incarne aujourd’hui l’essence de ce qu’a été décembre. Le moment terminal de 130 années de colonisation. Sid Ahmed Semiane prend tout le temps de l’installer dans le récit, pour qu’elle devienne le personnage mythique qu’elle est en réalité. Car elle est là. Vivante parmi nous et d’un rayonnement stellaire. Elle n’est plus qu’une belle photo. Elle est le chemin par lequel une jeune fille solaire de Belcourt est renvoyée à son destin communautaire par un militaire français qui lance à son collègue « elle fait partie d’eux ». Houria n’était pas dans la toute première tentative de manifestation. Elle ne savait pas ce qui se passait au juste. La sentence du militaire a exhumé en elle un continent enfoui. Si les damnés de la colonisation ne se reconnaissaient pas entre eux, leur bourreau se chargeait de les agréger. Houria cherche sa photo au Musée d’El Moudjahid. Une autre quête, une nouvelle manière de raconter l’Algérie en combat. C’est Terminus’ 1960 que les Algériens curieux ne sont pas du tout sûrs de voir un jour en salle.


