Les frappes iraniennes sur Ras Laffan ont interrompu le 2 mars un tiers de la production mondiale d’hélium, gaz irremplaçable dans la fabrication des semi-conducteurs. Les prix ont doublé en une semaine. La pénurie réelle, elle, n’a pas encore commencé.
Le 2 mars 2026, des drones iraniens frappaient le complexe de Ras Laffan. QatarGas suspendait toute production de GNL et de ses produits associés, avant de déclarer la force majeure deux jours plus tard. Dans les salles de marché, tous les regards se portaient sur le détroit d’Ormuz et le cours du brut. Personne, ou presque, ne regardait l’hélium.
Depuis, Ras Laffan a été frappé une deuxième fois, mercredi et jeudi. QatarGas a fait état de dégâts «extensifs». Selon les premières évaluations, 14 % de la capacité de production d’hélium du Qatar sont définitivement hors service, avec des travaux de reconstruction estimés à plusieurs années.
«La situation empire»
«Ça empire les choses», a réagi Phil Kornbluth, président de Kornbluth Helium Consulting. Dans le meilleur des scénarios, «vous reprenez une production partielle d’hélium dans six semaines environ. En l’état actuel des choses, c’est hautement improbable», a-t-il ajouté. «Personne n’est encore en rupture d’hélium. Mais dans quelques semaines, la pénurie sera bien réelle.»
Ce que Kornbluth décrit, c’est un effet de décalage. Les usines de semi-conducteurs de Séoul, Taipei et Tokyo tournent encore sur leurs stocks. TSMC, Samsung et SK Hynix ne maintiennent en général que deux à quatre semaines de réserves d’hélium, contre huit à douze semaines pour les autres gaz industriels. «Cette période initiale où vous perdez l’approvisionnement qatari et devez réorganiser toute la chaîne logistique et repositionner les conteneurs, c’est là que la pénurie sera la plus dure», a précisé Kornbluth.
Un gaz que rien ne remplace
L’hélium remplit deux fonctions qu’aucun autre gaz ne peut assurer dans les procédés actuels. Il refroidit les tranches de silicium pendant la gravure et maintient l’atmosphère ultra-pure nécessaire à la lithographie des circuits les plus fins. «Vous voulez maintenir une température constante sur la tranche. Pour cela, vous devez évacuer la chaleur générée par le processus. L’hélium est un excellent conducteur thermique. Les usines de puces soufflent de l’hélium sur le dos de la tranche pour accélérer l’évacuation de la chaleur et la maintenir constante», explique Jacob Feldgoise, analyste au Centre pour la sécurité et les technologies émergentes de l’université Georgetown.
Sa physique rend toute gestion de crise particulièrement difficile. Les molécules d’hélium, les plus petites après l’hydrogène, s’échappent des systèmes de stockage les plus sophistiqués. Les conteneurs spécialisés ne conservent l’hélium liquéfié que 35 à 48 jours avant évaporation. Constituer des réserves stratégiques durables est techniquement impossible.
La Corée du Sud et Taïwan exposées
Fitch Ratings a indiqué dans un rapport publié cette semaine que la Corée du Sud importe 65 % de son hélium du Qatar. Samsung et SK Hynix disposent probablement de plusieurs mois de stocks, mais il est crucial qu’ils accélèrent leurs efforts pour sécuriser des sources alternatives, souligne Jong-hwan Lee, dont les travaux sont cités dans le rapport. «Même des perturbations affectant seulement quelques matériaux pourraient déstabiliser l’ensemble du processus de fabrication de semi-conducteurs, car chaque étape dépend de la précédente», ajoute-t-il.
Samsung et SK Hynix ont refusé de répondre aux questions sur leurs niveaux de stocks et leurs plans de diversification. TSMC a indiqué ne pas anticiper d’impact significatif pour le moment, tout en continuant à surveiller la situation.
L’Algérie, seule alternative crédible pour l’Europe
La coentreprise HELIOS, opérée par Sonatrach et Air Products à Arzew, livre déjà de l’hélium liquide aux marchés européens depuis plus de vingt-cinq ans. L’Algérie dispose de 8,2 milliards de mètres cubes de réserves prouvées à Hassi R’Mel, ce qui la place au troisième rang mondial derrière les États-Unis et le Qatar. Sa capacité de production installée atteint 50 millions de mètres cubes par an.
Phil Kornbluth estime que les sources alternatives disponibles, à savoir l’usine russe Amour 2 de Gazprom, un site de stockage en Allemagne et des cavernes américaines, ne permettront de remplacer qu’environ la moitié des volumes perdus au Qatar. Les exportations algériennes butent par ailleurs sur la disponibilité limitée de conteneurs spécialisés pour le transport de l’hélium liquide, ce qui restreint leur capacité à absorber rapidement le déficit.


