Moins de naissances, plus d’orphelins abandonnés : où sont les héritiers de Khira Bent Ben Daoud ?

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Khira Bent Ben Daoud; photo générer par l'IA.

Les dernières données de l’Office national des statistiques et du ministère de la Santé algérien révèlent un recul frappant des taux de mariage et de natalité : le nombre de naissances est tombé à moins de neuf cent mille par an depuis 2020, alors que le pays enregistrait auparavant plus d’un million de naissances annuelles pendant plusieurs années consécutives.

Si une étude récente de l’Institut national français d’études démographiques indique que l’Algérie conserve encore le taux de fécondité le plus élevé du Maghreb, avec 2,61 enfants par femme, la tendance générale demeure baissière, portée par le report du mariage dont l’âge moyen s’élève désormais à 33 ans chez les hommes et entre 28 et 30 ans chez les femmes.

Au cœur de cette mutation démographique se dessine un paradoxe social et économique : alors que les naissances reculent, les orphelinats et établissements de l’Enfance assistée à travers le pays continuent d’accueillir des centaines d’enfants privés d’un cadre familial chaleureux, tandis que des milliers de couples algériens, en particulier ceux confrontés à des problèmes de fertilité, disposent des moyens matériels et moraux nécessaires pour accueillir un enfant et lui offrir une famille de substitution, à travers le dispositif de la kafala consacré par la législation algérienne.

La tragédie de Mohammadia relance le débat

Cette interrogation se pose avec une acuité accrue après l’incendie tragique qui a ravagé l’établissement de l’Enfance assistée de Mohammadia dans la nuit de jeudi, faisant 11 morts parmi les enfants et 19 blessés de gravité variable.

Cette tragédie, qui a suscité une vague de colère et de solidarité sur les réseaux sociaux ainsi que des appels à l’ouverture immédiate d’une enquête, a rouvert le débat sur la réalité des structures de prise en charge en Algérie, leur surpopulation et la fragilité de leur encadrement sécuritaire et sanitaire, dans un contexte où une part importante des enfants privés de famille demeure dépendante de ces institutions plutôt que d’être intégrée au dispositif de kafala familiale.

De la mémoire du 8 mai 1945 à aujourd’hui : le modèle de Khira Bent Ben Daoud

Oran, capitale de l’Ouest algérien, a toujours incarné un modèle historique de prise en charge collective des orphelins dans les grandes épreuves de l’histoire. Après les massacres du 8 mai 1945, perpétrés par les forces d’occupation françaises contre des manifestants désarmés à Sétif, Guelma et Kherrata, la tragédie avait laissé derrière elle un grand nombre d’enfants ayant perdu leurs pères dans ces massacres.

C’est alors qu’émerge le nom de la militante révolutionnaire Khira Bent Ben Daoud, qui se rendit depuis Oran vers ces régions sinistrées et prit en charge le transfert d’un certain nombre de fils de martyrs vers Oran, depuis Sétif, Guelma et Kherrata, les acheminant par voie terrestre à bord du train jusqu’à la ville d’Oran, bravant la surveillance coloniale ainsi que les risques du voyage, les fouilles et l’arrestation. Ces enfants furent accueillis par des familles oranaises, dans un élan de solidarité populaire qualifié de « sans précédent ».

L’engagement de Khira Bent Ben Daoud ne s’arrêta pas à cette initiative : elle poursuivit son combat au service des fils de martyrs jusqu’à son arrestation par les autorités françaises en 1957, condamnée à mort avant d’être exilée à Alger. Avant sa mort en 1961, elle décida de faire don de ses bijoux pour financer le mariage des jeunes filles orphelines.

Aujourd’hui, selon les témoignages de militants de l’association du 8 mai 1945 à Oran, nombre de ces enfants alors recueillis sont devenus des figures et personnalités politiques et économiques de premier plan dans la capitale de l’Ouest algérien — preuve vivante que la prise en charge des orphelins n’est pas un acte de charité passager, mais un investissement durable dans l’avenir de la nation.

Qui était Khira Bent Ben Daoud ?

Beaucoup ignorent que « Khira Bent Ben Daoud » n’est que le nom populaire sous lequel fut connue la moudjahida Hadja Khira Belkaïd, issue d’une famille oranaise de souche dont plusieurs membres s’étaient engagés dans l’action nationaliste clandestine durant la période coloniale. Khira Belkaïd milita au sein d’une organisation révolutionnaire secrète, et affichait déjà de fortes sympathies pour le courant indépendantiste, des décennies avant même le déclenchement de la guerre de Libération.

Son geste historique le plus marquant remonte à la période qui suivit les massacres du 8 mai 1945 : accompagnée d’un groupe de femmes oranaises, et en coordination avec l’Association des oulémas musulmans algériens, sous la supervision du cheikh Saïd Zemouchi (responsable de la section de l’association à Oran), elle se rendit dans la wilaya de Sétif, plus précisément dans la région de Béni Aziz, pour y recueillir 45 enfants, filles et garçons, fils de martyrs, âgés de 4 à 12 ans, et les ramener à Oran, bravant la surveillance coloniale ainsi que les risques de fouilles et d’arrestation.

Parmi ces orphelins qu’elle sauva figurait Ammar Sbiaa, devenu par la suite président du bureau de wilaya de l’association du 8 Mai 1945 à Oran, et resté un témoin vivant relatant les détails de cette épopée humaine.

Que dit la loi algérienne sur la kafala des orphelins ?

Contrairement à la notion occidentale d’« adoption », qui confère à l’enfant le nom de famille de l’adoptant, la législation algérienne adopte le système de la « kafala », issu du droit musulman et consacré par les articles 116 et suivants du Code de la famille algérien.

La kafala est définie comme un engagement pris à titre bénévole de prendre en charge un enfant mineur sur le plan de l’entretien, de l’éducation et des soins, à l’image d’un père envers son fils, tout en conservant à l’enfant sa filiation d’origine s’il est de filiation connue ; l’enfant de filiation inconnue relevant, lui, des dispositions de l’article 64 du Code de l’état civil.

La kafala s’établit par un acte officiel devant le tribunal ou le notaire, et la loi exige la réunion de plusieurs conditions chez les kafils afin de garantir l’intérêt supérieur de l’enfant, notamment la stabilité matérielle et résidentielle de la famille candidate, les services sociaux exigeant la preuve de propriété ou de stabilité du logement comme l’une des garanties essentielles.

La loi impose par ailleurs au kafil d’accompagner l’enfant jusqu’à sa majorité, l’enfant de filiation inconnue pouvant, en cas de décès du kafil ou de renoncement à la kafala, revenir aux héritiers de ce dernier ou être à nouveau confié à l’établissement de l’Enfance assistée, selon le pouvoir d’appréciation du juge et dans le respect de l’intérêt du mineur.

Un appel à raviver la solidarité sociale

Dans ce paysage démographique en pleine mutation, où les naissances naturelles reculent tandis que les établissements de l’Enfance assistée demeurent sous la pression de la surpopulation et de la fragilité de leurs infrastructures, comme l’a révélé la tragédie de Mohammadia, il apparaît qu’une généralisation du dispositif de la kafala, à l’image de ce qu’accomplirent Khira Bent Ben Daoud et les habitants d’Oran il y a huit décennies, constituerait une solution sociale et économique à double portée : sauver des milliers d’enfants de la réalité des institutions collectives, et offrir au pays une main-d’œuvre et des forces vives pour l’avenir, face aux défis du vieillissement démographique qui se profilent à l’horizon.

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