Dans le volet principal de l’enquête judiciaire, l’affaire de la petite compagnie aérienne “Plus Ultra”, la justice soupçonne une affaire de corruption internationale liée à l’octroi en 2021 d’une aide publique de 53 millions d’euros. Les enquêteurs de la brigade financière (UDEF) soupçonnent Zapatero d’avoir dirigé une « structure stable » visant à monnayer son influence politique pour débloquer ces fonds publics.
Une partie de l’argent aurait servi à blanchir des capitaux du gouvernement du Vénézuela sous Nicolás Maduro. L’ancien Premier ministre aurait personnellement perçu plus de 400 000 euros via la société d’un ami proche liée à la compagnie.
L’affaire se corse avec la découverte, lors d’une perquisition de police dans l’affaire Plus Ultra, d’un coffre-fort secret dans les bureaux de Zapatero contenant une centaine de bijoux et de montres de luxe non déclarés, d’une valeur estimée à 1,32 million d’euros. L’expertise officielle a révélé des pièces d’une valeur exceptionnelle, dont un collier en or blanc serti de diamants et de deux émeraudes naturelles de Zambie, évalué à 278 000 euros.
Face au juge d’instruction José Luis Calama, l’ancien leader du PSOE a tenté de soutenir qu’il s’agit de « cadeaux institutionnels de différents pays » et d’héritages familiaux, mais le manque de preuves a poussé le magistrat à retenir les charges de délit fiscal et de contrebande. Devant l’urgence de la situation, Zapatero a comparu à l’Audience Nationale mais a choisi de garder le silence pour demander un délai d’une semaine afin de rassembler ses justificatifs. Zapatero n’ayant pu fournir des factures d’achat, de déclarations de douane ou de traçabilité, le juge a décidé d’ouvrir une seconde enquête parallèle contre lui pour fraude fiscale et contrebande.
La coalition de gauche se fracture sur l’ombre de Rabat
Pour la coalition gouvernementale, ce dossier est un poison politique. L’aile gauche du gouvernement, emmenée par la formation progressiste Sumar, a immédiatement sauté sur l’occasion pour exiger des comptes au ministère des Affaires étrangères et recenser tous les cadeaux reçus par les anciens présidents.
C’est la députée d’origine sahraouie, Tesh Sidi (Sumar) qui a porté l’estocade la plus directe. Porte-parole sur les questions liées au Sahara occidental, elle a ouvertement formulé l’hypothèse d’une corruption géopolitique orchestrée par Rabat : « Nous voulons savoir si ces bijoux proviennent du “lobby” du Royaume du Maroc.
La position maintenue par le PSOE ces dernières années concernant l’autonomie — et non le référendum d’autodétermination — au Sahara occidental, avec Felipe González et particulièrement avec Zapatero, a-t-elle pu être conditionnée par l’influence de Rabat ? ».
Qualifiant l’affaire de « très grave », la députée a fustigé l’opacité entourant les cadeaux de protocole des anciens dirigeants. Elle a ironisé sur la fortune cachée des autres anciens chefs de gouvernement espagnols : « Parce que si Monsieur Zapatero possédait des bijoux d’une valeur de 1 300 000 euros, qu’aura donc Monsieur Aznar ? Il aura sûrement les bijoux de Toutankhamon ! Et qu’aura donc aussi Felipe González ? Il est nécessaire de savoir très précisément ce qu’ils cachent dans leurs maisons et dans leurs propriétés. »
Tesh Sidi a également dénoncé l’absence totale de contrôles douaniers à l’aéroport de Madrid-Barajas pour les élites politiques, évoquant les fuites de la presse : « On nous dit qu’il y a eu un trafic de bijoux et de la contrebande sans aucune supervision ni contrôle administratif… Que n’a-t-on pas importé sans surveillance ? ».
Dans la presse espagnole : l’ombre du Makhzen
Dans les médias, le lien entre la saisie des bijoux et le revirement (giro) diplomatique de Pedro Sánchez en 2022 en faveur du Maroc fait l’objet de lourdes spéculations. Dans un éditorial de la chaîne progressiste La Sexta intitulé “Le prix de la trahison”, on souligne que le rôle de lobbyiste du Maroc de Zapatero n’était pas bénévole : « Il est désormais impératif de se demander si son action en faveur du Maroc et contre nos frères sahraouis a été rémunérée d’une quelconque manière. La trahison du Sahara est un fait accompli ; il nous faut maintenant savoir ce qu’il a obtenu en retour. »
Plusieurs journalistes rappellent également que Zapatero et son ex-ministre Miguel Ángel Moratinos parrainent activement le Mouvement des Sahraouis pour la Paix (MSP). Or, les services de renseignement espagnols (CNI) ont formellement cartographié ce mouvement comme une « structure de façade » gérée en sous-main par la DGED, les services secrets marocains.
À droite, l’accusation de “haute trahison”
Pour l’opposition de droite et d’extrême droite (Parti Populaire et Vox), les déclarations de Sumar — pourtant alliée au pouvoir — valident leurs accusations de corruption d’État. Les porte-parole de la droite affirment que le dossier des bijoux démontre que la politique étrangère de l’Espagne avec le Maroc a été « achetée ». Ils dénoncent Zapatero et Moratinos comme des « agents d’influence au service d’intérêts étrangers » et exigent que Pedro Sánchez comparaisse immédiatement devant le Congrès pour clarifier si le virage espagnol sur le Sahara a fait l’objet de contreparties financières cachées sous forme de haute joaillerie.
Le gouvernement de Pedro Sánchez, encerclé par plusieurs affaires de corruption présumée, sort profondément affaibli de cette séquence. Pourtant, malgré la violence des attaques de Sumar en coulisses, le paradoxe demeure : pour des raisons de survie politique, aucun membre de la coalition ni aucun de ses soutiens parlementaires ne souhaite franchir le pas de faire chuter le gouvernement, par crainte de provoquer des élections anticipées et d’ouvrir les portes de la Moncloa à une alliance entre le PP et Vox.


