Soudan : une plainte à la CPI vise des responsables émiratis au cœur d’une économie de prédation

Une plainte inédite a été déposée auprès de la Cour pénale internationale (CPI) contre de hauts responsables émiratis, accusés de complicité de crimes de guerre au Soudan, dans un conflit où les enjeux militaires se mêlent à une économie de prédation adossée à l’or du Darfour.

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Des réfugiés soudanais fuyant des régions du nord du Darfour, notamment d'El Fasher, novembre 2025.
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Alors que le rôle des Émirats arabes unis dans la guerre au Soudan a longtemps été abordé avec prudence par les chancelleries, plusieurs médias internationaux ont récemment accentué leurs investigations sur les circuits logistiques et financiers reliant Abou Dhabi au conflit. Désormais, on entre dans une nouvelle phase.

Une plainte inédite a été déposée auprès de la Cour pénale internationale (CPI) contre de hauts dirigeants des Émirats arabes unis, accusés de complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour leur soutien financier et logistique aux Forces de soutien rapide (FSR) dans le conflit au Soudan.

La communication, adressée formellement au bureau du procureur par l’avocate Elise Le Gall, émane d’un collectif d’une dizaine de victimes originaires d’El-Fasher, capitale du Darfour du Nord. Cette ville de l’ouest soudanais a été le théâtre en octobre 2025 d’une offensive sanglante des paramilitaires de Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », dans un contexte de violences à caractère ethnique dénoncées par les Nations unies.

La procédure vise nommément des figures de premier plan de la famille régnante d’Abou Dhabi (les Al Nahyane), notamment le vice-premier ministre, cheikh Abdullah, et le vice-président émirati, cheikh Mansour, qui dirige également le fonds souverain Mubadala, doté de 385 milliards de dollars d’actifs. Des dirigeants d’entreprises logistiques et des intermédiaires liés au recrutement de mercenaires étrangers sont aussi ciblés.

Pivot stratégique

Cette démarche représente un tournant juridique majeur. En mai 2025, le gouvernement officiel soudanais avait tenté d’attaquer l’État émirati devant la Cour internationale de justice (CIJ). Abou Dhabi avait fait rejeter l’action en invoquant une réserve technique sur la compétence de la Cour. En saisissant la CPI, les plaignants contournent l’immunité des États pour engager la responsabilité pénale individuelle des dirigeants.

Selon les rapports successifs du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, les Émirats arabes unis auraient mis en place un réseau logistique d’ampleur pour approvisionner les FSR en armements, en violation de l’embargo de l’ONU. Les vols cargos transitent par plusieurs pays tiers, notamment via l’aéroport d’Amdjarass au Tchad — officiellement présenté comme un centre d’aide humanitaire — ainsi que par les territoires de l’Est libyen contrôlés par le maréchal Khalifa Haftar.

Le Tchad fait d’ailleurs lui-même l’objet d’une plainte distincte devant la CPI depuis décembre dernier pour son rôle présumé de plateforme logistique dans ce réseau.

Économie de prédation

Les organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International et Human Rights Watch, documentent régulièrement la circulation d’équipements militaires d’origine étrangère au profit des FSR, alimentant les soupçons de transferts indirects en violation des clauses de non-réexportation.

Au cœur de cette guerre par procuration se trouve une filière économique hautement lucrative. Les FSR exploitent et taxent l’or artisanal extrait au Darfour, qui est ensuite acheminé vers Dubaï. Une fois traité dans les raffineries émiraties, le métal précieux est réinjecté sur le marché mondial, fournissant aux paramilitaires les liquidités nécessaires pour financer leur effort de guerre.

Interrogées, les autorités émiraties ont systématiquement qualifié ces accusations de « campagnes de désinformation », affirmant que leur action au Soudan se limite à l’aide humanitaire et au soutien à une solution pacifique.

Le bureau du procureur de la CPI, qui enquête déjà sur les crimes commis sur le sol soudanais, doit désormais déterminer si cette plainte offre une base raisonnable pour ouvrir des enquêtes visant formellement des acteurs étatiques et financiers extérieurs au Soudan.

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