La souscription est ouverte depuis le 1er juin. Une petite entreprise algéroise de services informatiques fondée en 2009, spécialisée dans le cloud et les ERP, tente de convaincre les épargnants algériens de lui confier un milliard de dinars en échange de 20% de son capital. Son nom : Ayrade SPA. Son prix d’entrée : 800 dinars par action. La fenêtre se ferme le 30 juin.
L’opération est la première du genre dans le secteur numérique sur la Bourse d’Alger. L’économiste et consultant financier indépendant Omar Berkouk nous a transmis en exclusivité sa note d’analyse sur le dossier.
«La vraie entreprise et le vrai pari»
Berkouk ne cherche pas à décourager. Ayrade est une société réelle, avec un chiffre d’affaires de 416 millions de dinars en 2025, soit une hausse de 117% sur l’exercice. Elle compte 7 000 clients, détient une autorisation cloud délivrée par l’ARPCE (Autorité de Régulation de la Poste et des Communications Électroniques), et peut se prévaloir d’un contrat d’hébergement avec Sonatrach signé dès 2016. KPMG Algérie, l’un des quatre plus grands cabinets d’audit au monde, mandaté par la COSOB (Commission d’Organisation et de Surveillance des Opérations de Bourse), a validé la méthode de valorisation.
Mais l’économiste identifie rapidement la tension centrale du dossier. Le prix d’émission de 800 dinars par action ne reflète pas ce qu’Ayrade vaut aujourd’hui. Il reflète ce qu’elle devrait valoir en 2031. Et la distance entre les deux est considérable.
Les projections tablent sur un chiffre d’affaires de 4,5 milliards de dinars d’ici cinq ans, contre 416 millions aujourd’hui. Une multiplication par onze. Pour y parvenir, la société compte sur deux relais de croissance encore largement hypothétiques : des contrats de construction de data centers pour des institutions publiques, et une activité cybersécurité dont le lancement commercial n’est prévu qu’en 2027.
72% de la valeur, c’est du futur
Dans le modèle financier retenu par KPMG, 72% de la valeur totale d’Ayrade repose sur ce que les analystes appellent la «valeur terminale», c’est-à-dire la projection des flux financiers au-delà de l’horizon du plan d’affaires. En clair, l’investisseur qui souscrit aujourd’hui paye très largement pour un scénario qui n’existe pas encore.
Berkouk pointe également trois anomalies. Les comptes de l’exercice 2025, qui servent pourtant de base à toute la valorisation, ne sont pas encore certifiés par le commissaire aux comptes à la date de la notice. Un audit révélant des retraitements significatifs pourrait modifier le prix théorique de l’action. La rentabilité de 2024 a par ailleurs bondi de façon atypique, le résultat net passant de 1,4 à 35 millions de dinars en un an, tiré par une chute inexpliquée des frais de maintenance de 38 à 1 million. Enfin, la société annonce une politique de distribution de dividendes à 100% du résultat dès 2026, ce qui, selon l’économiste, est difficilement compatible avec un plan d’investissement de 593 millions de dinars prévu simultanément.
La gouvernance pose aussi une question de fond. Le fondateur et PDG, Mohamed Lamine Belbachir, conservera 80% du capital après l’introduction en bourse. Les investisseurs qui souscrivent n’auront qu’une capacité d’influence très limitée sur les décisions de la société.
Pour qui, à quel horizon
La note de Berkouk ne se termine pas sur un verdict tranché. Pour un investisseur disposé à immobiliser son capital sur cinq ans et à accepter le risque que les grands contrats EPC ne se matérialisent qu’en partie, le rendement potentiel reste attractif, à condition que 60 à 70% des projections se réalisent.
Pour un profil plus prudent, l’économiste formule une recommandation simple : attendre la certification des comptes 2025 et les résultats du premier semestre 2026 avant de se décider.
La Bourse d’Alger a connu ces derniers mois plusieurs introductions dans le secteur bancaire, dont celles du CPA et de la BDL, cette dernière étant justement chef de file du syndicat de placement d’Ayrade. Le marché secondaire algérien reste étroit, et la liquidité des titres cotés demeure une contrainte réelle pour tout investisseur souhaitant revendre ses actions avant l’échéance de son horizon.
La souscription est ouverte jusqu’au 30 juin 2026 auprès de Tell Markets SPA, promoteur en bourse désigné pour l’opération.


