Le gouvernement espagnol maintient une ligne de communication claire. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, affirme que la crise migratoire de Ceuta n’a aucun lien avec le déplacement de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet dernier et insiste sur le fait que les relations entre Madrid et Rabat demeurent « excellentes ». Le président du gouvernement a lui-même attribué l’afflux massif de migrants à l’action des réseaux de passeurs, accusés d’avoir exploité une récente décision de justice concernant les personnes entrant à la nage sur le territoire espagnol. Depuis Ceuta, Pedro Sánchez a dénoncé une « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », tout en évitant de mettre directement en cause le Maroc.
Le débat reste ouvert
Pourtant, la lecture de plusieurs grands médias espagnols montre que cette explication gouvernementale ne clôt pas le débat. Sans contester frontalement la version officielle, ils choisissent de replacer la crise dans un environnement diplomatique plus large, marqué par le rapprochement entre Madrid et Alger, les relations avec Rabat et le souvenir de la crise migratoire de 2021.
Le quotidien El País adopte une ligne particulièrement prudente. Dans son éditorial consacré à la crise, il estime que la pauvreté et les réseaux de passeurs ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer l’ampleur des arrivées. Le journal évoque « l’attitude tolérante des autorités marocaines » comme un élément alimentant les interrogations, tout en se gardant d’en faire la preuve d’une stratégie délibérée. Dans un autre article consacré au déplacement de Pedro Sánchez à Ceuta, El País rappelle que la crise intervient quelques jours seulement après l’ouverture d’une « nouvelle étape » dans les relations entre l’Espagne et l’Algérie.
« Crise migratoire ou coercition politique ? »
Le service public RTVE illustre lui aussi la diversité des analyses. Son dossier est construit autour d’une interrogation explicite : « crise migratoire ou coercition politique ? ». Après avoir présenté la position du gouvernement, la chaîne donne la parole à plusieurs spécialistes. Le chercheur Haizam Amirah Fernández estime qu’il existe un « schéma » dans l’utilisation des mouvements migratoires comme moyen de pression politique et juge qu’il est « raisonnable de penser » que le rapprochement entre Madrid et Alger n’a pas été bien accueilli à Rabat. À l’inverse, la politologue Ruth Ferrero appelle à « la prudence » et considère qu’aucun élément ne permet, à ce stade, d’affirmer que la crise actuelle répond à une stratégie politique marocaine. RTVE ne tranche pas entre ces deux lectures mais expose leurs arguments, tout en rappelant le contexte énergétique et diplomatique du voyage de Pedro Sánchez en Algérie.
Le quotidien ABC choisit, lui, de mettre l’accent sur la chronologie des événements. Il rappelle que Pedro Sánchez s’est rendu à Alger afin de consolider les relations diplomatiques restaurées avec l’Algérie et de renforcer la coopération énergétique, avant de souligner que, « coïncidant avec cette séquence diplomatique », Ceuta enregistrait depuis plusieurs jours un flux constant d’arrivées à la nage en provenance du Maroc. Le journal constate cette concomitance mais ne franchit pas le pas d’un lien de causalité explicite.
Plusieurs explications possibles
La même prudence apparaît dans les articles publiés par La Sexta. Dans un premier sujet retraçant l’évolution des relations hispano-marocaines depuis la crise de 2021, la chaîne conclut que « l’Espagne se rapproche à nouveau de l’Algérie et, coïncidence ou non, le Maroc ouvre de nouveau la frontière ». Dans un second article consacré aux origines possibles de la crise, elle passe en revue les différentes hypothèses avancées dans le débat public : l’action des réseaux de passeurs, la politique migratoire du gouvernement, le rapprochement avec Alger ou encore certaines lectures géopolitiques impliquant les États-Unis et Israël. La rédaction ne valide aucune de ces explications et prend soin de distinguer les analyses d’experts, les positions politiques et les déclarations officielles.
Vozpópuli adopte une approche plus géopolitique mais tout aussi nuancée. Le média rappelle que les relations entre Madrid et Rabat étaient jusqu’ici présentées par le gouvernement comme étant « à leur meilleur niveau », avant de relever que la crise de Ceuta conduit à réexaminer cette affirmation. Le journal évoque plusieurs facteurs susceptibles d’expliquer les arrivées massives : les décisions judiciaires espagnoles, les conditions météorologiques, l’activité des réseaux de passeurs ou encore les appels diffusés sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’après avoir exposé ces éléments qu’il estime que « les précédents invitent à envisager un nouvel épisode de guerre hybride » de la part du Maroc, tout en rappelant que le ministère des Affaires étrangères rejette catégoriquement tout lien avec le voyage de Pedro Sánchez en Algérie.
Chantage ou coïncidence?
De son côté, Artículo14 pousse plus loin encore la réflexion géopolitique. Son article s’ouvre sur une question : « Chantage ou coïncidence ? ». Le média rappelle que le rapprochement entre Madrid et Alger, les nouveaux accords gaziers et la préparation d’un sommet bilatéral sont intervenus quelques jours avant l’explosion de la crise à Ceuta. Il revient ensuite sur le précédent de mai 2021, lorsque le Maroc avait relâché les contrôles à la frontière après l’accueil en Espagne de Brahim Ghali. Mais le passage le plus significatif intervient en conclusion : le journal souligne explicitement que l’idée d’un relâchement délibéré des contrôles frontaliers « est, à ce jour, une hypothèse, non un fait confirmé », en l’absence de preuves ou de déclarations officielles. Cette précaution méthodologique est essentielle. **
Les médias espagnols ne partagent pas tous la même grille de lecture de la crise, mais ils convergent sur un point fondamental : aucun ne présente comme établi un lien de causalité entre la visite de Pedro Sánchez en Algérie et l’afflux massif de migrants à Ceuta. En revanche, tous considèrent que la concomitance des événements, le précédent de 2021, les relations triangulaires entre l’Espagne, le Maroc et l’Algérie, ainsi que les enjeux énergétiques et géopolitiques régionaux, constituent un contexte qui mérite d’être pris en compte.



