Crise migratoire à Ceuta : un nouveau coup du Maroc ? La presse espagnole s’interroge

La nouvelle poussée migratoire qui frappe l'enclave espagnole de Ceuta depuis le 20 juillet ne provoque pas seulement une crise humanitaire et sécuritaire. Elle ravive également un débat récurrent en Espagne : le Maroc utilise-t-il les flux migratoires comme un instrument de pression diplomatique, ou assiste-t-on simplement à une conjonction de facteurs météorologiques, juridiques et sociaux ?

7 min de lecture
Le flux des migrants par mer sur Ceuta susicte des débats sur le rôle du Maroc (dr)

L’examen de la presse espagnole révèle deux lectures profondément différentes de la situation. Si toutes reconnaissent l’ampleur exceptionnelle des arrivées — près de 2 000 personnes en quelques jours, dont une forte proportion de mineurs — elles divergent sur le rôle joué par Rabat.

La thèse d’une pression politique exercée par Rabat

La séquence des événements nourrit d’abord les spéculations. Le 20 juillet, le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez se rend à Alger pour officialiser la normalisation des relations avec l’Algérie, quatre ans après la grave crise diplomatique née du revirement espagnol sur le Sahara occidental. Brève mais particulièrement chaleureuse, cette visite débouche sur une décision symbolique : la relance de la Réunion de haut niveau (RHN), principal mécanisme de coopération politique et économique entre les deux pays. Quelques jours plus tard, plusieurs centaines de migrants commencent à rejoindre Ceuta à la nage depuis les plages marocaines de Fnideq (Castillejos), profitant d’un épais brouillard marin. Pour une partie de la presse espagnole, cette concomitance ne relève pas du hasard.

Cette lecture est principalement développée par des médias comme The Objective, El Mundo, Vozpópuli, El Debate, La Razón ou encore Gaceta.

Leur argument central est simple : le Maroc dispose d’un appareil sécuritaire suffisamment dense pour empêcher des départs massifs lorsqu’il le souhaite. Si plusieurs centaines de personnes parviennent à atteindre Ceuta pendant plusieurs nuits consécutives, c’est qu’un relâchement du contrôle a, au minimum, été toléré.

Le précédent de 2021

Plusieurs journaux rappellent immédiatement la crise de mai 2021, lorsque plus de 10 000 migrants avaient pénétré à Ceuta après la dégradation des relations entre Madrid et Rabat provoquée par l’accueil en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali. Pour The Objective, les policiers déployés sur le terrain établissent spontanément le parallèle avec cette séquence. Le média affirme que le sentiment dominant parmi les forces de sécurité est que le Maroc a assoupli son dispositif frontalier dans les jours ayant suivi la visite de Pedro Sánchez à Alger, interprétée à Rabat comme un nouveau rapprochement stratégique entre Madrid et son rival régional algérien. Des sources diplomatiques citées par le journal évoquent également un certain mécontentement des autorités marocaines face à cette visite.

La décision de la Cour suprême comme facteur aggravant

Les analyses d’El Confidencial, sous la plume du spécialiste du Maghreb Ignacio Cembrero, sont beaucoup plus nuancées et n’établissent pas de lien avec la visite de Pedro Sánchez à Alger. Le média relève que la Marine royale marocaine continue effectivement d’intercepter de nombreux candidats au départ en mer. En revanche, plusieurs témoignages recueillis à Fnideq font état d’une présence beaucoup plus limitée des forces auxiliaires sur les plages pendant la nuit, permettant à des groupes importants de rejoindre l’eau. Pour le média, cette contradiction nourrit les interrogations sur un éventuel usage différencié des moyens de contrôle.

El Confidencial estime également que cette relative passivité des autorités marocaines s’est trouvée renforcée par un second facteur : l’arrêt rendu le 8 juillet par la chambre administrative de la Cour suprême espagnole, qui a exclu l’application des refoulements immédiats (entregas en caliente) aux migrants interceptés à la nage vers Ceuta et Melilla, au motif que cette procédure n’est pas prévue par la législation sur l’immigration. Selon le média , cette décision a rapidement circulé sur les réseaux sociaux et a contribué à renforcer l’attractivité de cette route migratoire.

La presse conservatrice reprend largement cette analyse. El Debate, OKDiario ou encore plusieurs syndicats de la Guardia Civil estiment que cette évolution jurisprudentielle a créé un puissant « effet d’appel », combiné à une surveillance marocaine jugée moins stricte.

Dans la presse pro-gouvernement, la faute au brouillard et aux réseaux sociaux

Les médias de centre-gauche et les agences de presse proposent une analyse sensiblement différente. El País, Cadena SER, EFE ou Europa Press évitent d’établir un lien direct entre le déplacement de Pedro Sánchez à Alger et la hausse des arrivées à Ceuta. Leur couverture privilégie des explications plus opérationnelles. La première tient aux conditions météorologiques. Le brouillard particulièrement dense observé ces derniers jours dans le détroit aurait considérablement réduit l’efficacité des dispositifs de surveillance des deux côtés de la frontière.

La seconde renvoie aux réseaux sociaux. Plusieurs reportages soulignent que les traversées sont désormais organisées de manière quasi instantanée via TikTok ou Telegram, permettant à des centaines de jeunes de profiter simultanément des mêmes fenêtres météorologiques.
Enfin, ces médias insistent sur le fait que les forces marocaines continuent d’intercepter quotidiennement de nombreuses tentatives de traversée et rappellent que le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, qualifie toujours la coopération avec Rabat de « loyale » et de « stratégique ».

Des divergences jusque dans les institutions espagnoles

Cette opposition des récits médiatiques reflète également certaines différences d’appréciation au sein de l’appareil d’État.Les syndicats policiers, plusieurs associations de la Guardia Civil ainsi que de nombreux responsables locaux à Ceuta dénoncent ouvertement ce qu’ils considèrent comme un relâchement des contrôles marocains.

À l’inverse, selon The Objective, les services de renseignement espagnols ne disposent, à ce stade, d’aucun élément permettant d’établir un lien démontré entre la visite de Pedro Sánchez à Alger et la poussée migratoire observée à Ceuta. Autrement dit, si les soupçons existent dans certains milieux policiers et diplomatiques, ils ne constituent pas, en l’état, une conclusion officiellement établie.

ÉTIQUETTES :
Partager cet article