Forêts de Béjaïa et Jijel : le long chemin d’une renaissance qui peut prendre 50 ans

Le retour du vert pourra commencer dès les premières pluies. Mais pour retrouver des forêts fonctionnelles, des oliveraies productives, des ressources mellifères et une faune abondante, il faudra compter en années, voire en décennies.

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le long chemin d’une renaissance qui peut prendre 50 ans

Dans plusieurs territoires de Jijel, comme dans plusieurs communes de l’Est de Béjaïa touchées par les incendies de fin août 2026, une même question revient après le passage des flammes : quand la vie redeviendra-t-elle comme avant ?

La question n’est pas seulement affective. Elle est aussi agricole, forestière et économique. Derrière les hectares de végétation détruits se trouvent des oliviers, des vergers, des ruchers, des parcours pour le bétail et tout un écosystème dont dépendent directement ou indirectement les habitants.

Les incendies qui ont frappé le Nord-Est algérien à partir du 26 août ont particulièrement touché Béjaïa et Jijel. À Jijel, des exploitations agricoles et du cheptel ont été durement affectés ; à Béjaïa, plusieurs communes de l’est de la wilaya ont également subi d’importants dégâts.

Mais la nature ne fonctionne pas selon un seul calendrier. Une forêt peut commencer à verdir en quelques mois alors qu’il faudra des décennies pour retrouver un écosystème forestier comparable à celui qui existait avant le feu.

Le premier vert pourrait revenir dès cet automne

Le premier signe de renaissance sera probablement visible bien avant le retour de la forêt. Mais cette première couleur verte peut être trompeuse.

Après un incendie, certaines espèces méditerranéennes peuvent repousser à partir de leurs souches ou de leurs racines, et des plantes pionnières recolonisent rapidement les espaces ouverts.

Les travaux de l’organisme français, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), sur les forêts méditerranéennes montrent que les espèces n’ont pas toutes la même stratégie face au feu : certaines résistent, d’autres repartent depuis leurs parties souterraines, d’autres encore se régénèrent à partir de graines.

Les premières années seront celles de la reconquête de la végétation basse, des arbustes et des jeunes pousses. La reconstitution d’une structure forestière complexe demande beaucoup plus de temps.

Dix ans, vingt ans, parfois davantage pour la forêt

Il n’existe pas de délai universel pour la renaissance d’une forêt brûlée. Tout dépend de l’intensité du feu, des espèces présentes, de la capacité de régénération des arbres, de la pluviométrie, de la sécheresse et de l’état du sol.

Les recherches sur les écosystèmes méditerranéens montrent que les arbres survivants peuvent rester affaiblis plusieurs années après l’incendie. Certains finiront même par mourir dans les années qui suivent, malgré leur apparente survie initiale.

Dans les secteurs qui disposent encore d’un potentiel de régénération naturelle, une végétation significative peut donc se reconstituer au cours des premières années. Mais retrouver une forêt structurée, avec de grands arbres, plusieurs étages de végétation et une biodiversité comparable à celle d’avant le feu, relève d’une autre échelle de temps.

Les travaux de l’INRAE indiquent également que les sols forestiers méditerranéens peuvent mettre 15 à 25 ans à retrouver quantitativement plusieurs de leurs paramètres physicochimiques initiaux, tandis qu’une résilience globale de l’écosystème peut nécessiter environ 50 ans.

Ces chiffres ne constituent pas un calendrier spécifique pour Béjaïa ou Jijel. Ils donnent plutôt une indication de l’échelle de temps nécessaire à un écosystème méditerranéen fortement perturbé.

L’olivier peut renaître, mais pas forcément récolter rapidement

Pour les habitants de Béjaïa et de Jijel, le retour de la forêt est une chose. Le retour du revenu agricole en est une autre.

L’olivier possède une capacité particulière à repousser après un incendie lorsque ses parties souterraines ont survécu. Un arbre dont le feu a détruit le feuillage et une partie du tronc peut produire de nouveaux rejets. Mais la reprise végétative ne signifie pas reprise immédiate de la production.

Après un incendie important, l’olivier doit d’abord reconstruire sa partie aérienne. Ses ressources sont mobilisées pour sa survie et sa croissance avant de pouvoir être consacrées à une production régulière. Il faut donc distinguer trois situations. Si l’arbre est légèrement touché, il peut récupérer relativement rapidement et retrouver une production après une période de perturbation. Si, en revanche, le tronc est fortement brûlé mais que la souche et les racines restent vivantes, l’arbre peut repartir, mais plusieurs années seront nécessaires pour reconstruire une structure suffisamment importante pour produire normalement. Enfin, si le feu a détruit le système racinaire, l’arbre est perdu et doit être remplacé.

Pour les agriculteurs, la différence est fondamentale. La question n’est pas seulement de savoir combien d’arbres ont brûlé, mais combien sont réellement morts.

C’est pourquoi un diagnostic arbre par arbre sera nécessaire avant d’entreprendre des opérations massives d’arrachage ou de replantation.

Quand les oliveraies pourront-elles retrouver leur production ?

Il est impossible de donner une année unique pour toutes les exploitations de Béjaïa et de Jijel.

Pour les arbres survivants, une reprise partielle de la production peut être envisagée dans les années suivant le feu, mais le retour à un rendement proche de celui d’avant l’incendie peut prendre plusieurs années supplémentaires.

Pour un arbre entièrement détruit et remplacé par un jeune plant, le délai est évidemment beaucoup plus long : l’agriculteur doit attendre que le nouvel arbre atteigne sa maturité productive.

Cela crée une perte économique souvent sous-estimée. Le feu ne détruit pas uniquement la récolte de l’année. Il peut supprimer plusieurs années, voire une partie importante du capital productif d’une exploitation.

Les vergers : plusieurs années avant de retrouver leur potentiel

Pareil pour les arbres fruitiers, la situation dépend de l’espèce et du niveau de destruction.

Un arbre partiellement brûlé peut parfois repartir. Un arbre entièrement détruit devra être remplacé. La reconstitution d’un verger est donc un investissement de plusieurs années, même lorsque le sol lui-même reste exploitable.

L’enjeu de la reconstruction agricole sera ainsi de déterminer rapidement quelles parcelles peuvent être régénérées naturellement, lesquelles nécessitent des soins et lesquelles devront être entièrement replantées.

Pour les abeilles, le problème sera celui des fleurs

Dans les zones sinistrées, les apiculteurs seront confrontés à une question différente : où trouver suffisamment de nourriture pour leurs abeilles ?

Une ruche peut être déplacée. Une colonie peut être maintenue. Mais une production régulière de miel suppose la présence de fleurs produisant suffisamment de nectar et de pollen. Or un paysage brûlé peut perdre une grande partie de ses ressources mellifères.

La situation n’est toutefois pas nécessairement figée pendant des années. Les premières plantes qui colonisent les espaces incendiés peuvent fournir des ressources à certains pollinisateurs. Des recherches montrent d’ailleurs que certaines communautés d’abeilles peuvent recoloniser les espaces incendiés relativement rapidement. Mais le retour des abeilles n’équivaut pas au retour de l’apiculture.

Pour un apiculteur, l’indicateur déterminant sera la capacité du territoire à fournir des floraisons suffisamment nombreuses, diversifiées et réparties dans le temps. Une forêt visuellement verte peut donc rester pendant un certain temps pauvre en ressources mellifères.

La question économique devient alors très concrète : combien de saisons apicoles seront perdues avant que le territoire ne puisse à nouveau nourrir suffisamment de colonies ?

La faune reviendra, mais pas toute au même rythme

Le feu a également détruit des habitats. Certains animaux peuvent quitter temporairement les secteurs brûlés et revenir lorsque la végétation et les ressources alimentaires réapparaissent. Les insectes et certains petits animaux peuvent recoloniser rapidement les espaces en régénération.

Mais les espèces dépendantes d’une forêt mature sont confrontées à une difficulté beaucoup plus importante : leur habitat ne se résume pas à une surface verte. Il faut des arbres, des cavités, des fruits, des insectes, des zones de refuge et des chaînes alimentaires suffisamment développées.

Des recherches soulignent que les incendies détruisent une partie de la flore, de la faune et de leurs habitats, tandis que les populations survivantes peuvent être isolées dans des secteurs séparés par les zones brûlées, ce qui complique leur maintien et leur reproduction.

Le retour de quelques oiseaux ou petits mammifères ne signifiera donc pas que l’écosystème a retrouvé son fonctionnement d’avant l’incendie.

À Jijel comme à Béjaïa, le sol sera déterminant

Il existe enfin un risque moins spectaculaire que les flammes mais essentiel pour l’avenir : l’érosion des sols.

Lorsque la végétation disparaît, le sol est davantage exposé au ruissellement. Les fortes pluies peuvent alors emporter une partie des sols superficiels, particulièrement sur les terrains en pente. Ce phénomène peut ralentir la régénération naturelle et compliquer la reprise agricole.

Le problème est particulièrement important pour les territoires montagneux de Béjaïa et de Jijel : plus la végétation met du temps à se reconstituer, plus le sol reste vulnérable.

Les scientifiques considèrent d’ailleurs la santé du sol comme un élément central de la régénération post-incendie. Les incendies peuvent réduire la matière organique, affecter les communautés microbiennes et diminuer la capacité du sol à retenir l’eau.

Le calendrier d’une renaissance

Pour les deux wilayas, il faut donc parler de plusieurs calendriers plutôt que d’une seule date de retour à la normale.

Les scientifiques estiment ainsi que certains paramètres des sols forestiers peuvent nécessiter 15 à 25 ans pour retrouver leur niveau initial, tandis qu’une résilience globale de l’écosystème peut demander environ 50 ans. Une autre incertitude : la forêt qui reviendra ne sera pas nécessairement exactement celle qui a disparu.

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