Un importateur algérien qui souhaite aujourd’hui domicilier une facture doit désormais prouver que son actif net égale ou dépasse son capital social, et que l’encours de ses opérations ne dépasse pas ses fonds propres. Cette double exigence de la Banque d’Algérie, dernière d’une série de mesures entamée en 2021, ferme un cycle réglementaire que l’économiste Omar Berkouk, consultant financier indépendant, reconstitue dans une note remise en exclusivité à Maghreb Émergent. Son constat : le contrôle des importations, longtemps affaire de paperasse, s’est mué en rationnement du crédit par la contrainte de bilan.
Un objectif officiel contredit par les chiffres de flux
Le gouvernement revendique une réduction de la facture d’importation, ramenée selon la communication présidentielle de 60 à 40 milliards de dollars. Les données de la Banque d’Algérie et de l’Office national des statistiques racontent une trajectoire plus heurtée. Berkouk relève que la facture a atteint environ 30 milliards de dollars au premier semestre 2025, en hausse de 28 % sur un an, pour une projection annuelle proche de 61,4 milliards de dollars selon certaines estimations. L’écart entre discours institutionnel et données de flux, écrit-il, «illustre la tension centrale que ces mesures restrictives cherchent à résoudre».
Cette tension se lit aussi dans les réserves de change, tombées à 40,3 milliards de dollars hors or en mars 2026 contre 67,8 milliards fin 2024, selon les données du FMI relayées par CEIC Data. Le rapport Article IV 2025 du Fonds retient un scénario tendanciel dans lequel la couverture d’importations reculerait à un peu plus de trois mois d’ici 2030, contre quatorze mois en 2024, un niveau sans commune mesure avec les 200 milliards de dollars atteints au début des années 2010.
Du ministère du Commerce aux guichets bancaires
La note recense trois leviers distincts mais coordonnés. Le premier relève du ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations, dirigé par Kamel Rezig, avec le Programme prévisionnel d’importation (PPI) imposé depuis juillet 2025 à toute entreprise important pour ses besoins propres. Le second passe par les notes de l’Association professionnelle des banques et établissements financiers (ABEF) et de la Banque d’Algérie, qui conditionnent la domiciliation bancaire des opérations. Le troisième tient aux exigences de fonds propres et de surface financière imposées aux opérateurs eux-mêmes.
Berkouk observe une évolution nette entre les deux premières vagues, restées documentaires et procédurales, et les instructions les plus récentes de la Banque d’Algérie, qui introduisent des ratios chiffrés contraignants. L’instruction n° 03-26 du 26 avril 2026 abaisse de 100 % à 50 % des fonds propres réglementaires le plafond des engagements extérieurs des banques. Celle du 19 mai fixe pour les opérateurs un double verrou, actif net supérieur ou égal au capital social et encours d’import plafonné aux fonds propres. La note du 14 mai, elle, subordonne toute expédition de marchandise à une domiciliation préalable, une inversion de la chronologie habituelle du commerce international que plusieurs industriels ont critiquée.
«Un risque d’éviction disproportionné sur les PME»
Cette bascule vers l’instrument quantitatif inquiète l’économiste Brahim Guendouzi, cité dans la note de Berkouk. Selon son analyse, ce triptyque de mesures bancaires, vérification de la solidité financière, plafonnement des engagements et généralisation de la domiciliation préalable, fait peser «un risque d’éviction disproportionné sur les PME», moins dotées en fonds propres que les grands groupes, avec un risque de concentration du marché de l’importation.
Le précédent existe. Le décret exécutif de 2021 sur les codes d’activités homogènes, qui limite chaque opérateur à un seul sous-groupe d’importation, avait déjà divisé par deux le nombre d’importateurs recensés, passés d’environ 40 000 à 20 000 immatriculations. Sur le terrain, les effets de bord du PPI ont été documentés dès l’été 2025 : blocages de conteneurs dans les ports d’Alger, d’Oran et de Béjaïa, surestaries facturées en devises, jusqu’à 2,1 millions de dinars pour huit conteneurs immobilisés entre 21 et 24 jours dans un cas relevé par Maghreb Émergent.
Des produits sensibles sous surveillance
Les autorités elles-mêmes ont anticipé un risque de pénurie sur certains biens de grande consommation. Les viandes, le lait infantile, les bananes et le café ont ainsi été exclus fin 2024 de l’obligation de déclaration de ventes et de stocks, «pour éviter toute perturbation dans l’approvisionnement, en particulier à l’approche du mois de Ramadan», selon les termes des notes ministérielles citées par Berkouk. Un épisode antérieur, en 2022, avait déjà vu des hausses de prix sur le lait en boîte, l’huile de table et la semoule, des tensions que des députés avaient partiellement attribuées à l’excès des restrictions à l’importation.
Coface pointe à son tour un risque de reprise de l’inflation en 2026, en partie lié au durcissement des importations. Berkouk évoque des «mécanismes d’ajustement hors prix», pénuries ponctuelles, rationnement implicite, développement de marchés parallèles, qui resteraient partiellement invisibles dans l’indice officiel des prix à la consommation.
Un équilibre correctif permanent
Face à ces frictions, le dispositif s’ajuste en continu. Le délai de validation du PPI, initialement fixé au 31 juillet 2025, a été repoussé au 10 août. L’ABEF a organisé un déblocage exceptionnel des cargaisons en transit début août 2025, puis prolongé jusqu’au 30 juin 2026 une autorisation de domiciliation du fret sans PPI. Un mécanisme d’autorisation complémentaire, ouvert en janvier et février 2026, permet désormais aux opérateurs de solliciter une importation hors PPI initial en cas de besoin urgent justifié.
Ces corrections successives, note Berkouk, montrent «une volonté de calibrer le dispositif en continu», sans pour autant lever l’incertitude qui pèse sur les opérateurs. Le scénario officiel table sur des réserves stabilisées autour de 70 milliards de dollars en 2026. Le scénario tendanciel du FMI, lui, projette une érosion vers 18,6 milliards de dollars à l’horizon 2030. L’écart entre les deux trajectoires reste, pour l’heure, le point sur lequel se joue la soutenabilité du dispositif.


