La dernière note de la Banque d’Algérie aux importateurs ne fait pas l’unanimité. Signée le 14 mai par la directrice générale des changes Loulou Fatma Zohra, l’instruction N°01/DGC/2026 subordonne toute opération d’importation de biens à une domiciliation bancaire préalable à l’expédition. Une chronologie qui inverse les pratiques courantes du commerce international, où la domiciliation pouvait suivre, dans certains cas, le départ de la marchandise. Les critiques s’expriment depuis plusieurs jours, du côté des industriels privés, entre autres.
Ainsi, les banques intermédiaires agréées doivent désormais vérifier que la date figurant sur les documents de transport (Bill of Lading, Airway Bill, CMR) est postérieure à celle de la domiciliation. À défaut, l’opération est rejetée. Des exceptions « dûment justifiées et expressément autorisées » sont mentionnées, sans que la procédure ne soit précisée. Le texte est entré en vigueur à sa date de signature, sans concertation préalable connue avec les organisations professionnelles.
Slim Othmani, ancien président du conseil d’administration de NCA-Rouiba et ancien président du think tank CARE, fait partie des premiers à avoir réagi publiquement. Dans un post LinkedIn diffusé jeudi, l’industriel estime que le texte « semble ignorer les réalités opérationnelles du commerce international moderne ». « À vouloir tout contrôler par la bureaucratie, on finit souvent par pénaliser ceux qui produisent, investissent et créent de la valeur », écrit-il en ouverture. Pour lui, la mesure « revient à rallonger artificiellement les cycles d’approvisionnement, augmenter les coûts et fragiliser davantage les entreprises formelles déjà soumises à une pression considérable ».
L’industriel ne conteste pas la finalité du dispositif. « La lutte contre la fraude et les transferts illicites est évidemment légitime et nécessaire », reconnaît-il, avant de prévenir qu’il « faut éviter que les dispositifs de contrôle ne deviennent eux-mêmes des facteurs de blocage économique ». Sa critique cible l’absence de dialogue préalable. « À force de multiplier les procédures sans réelle concertation avec les opérateurs économiques, on finit par décourager l’initiative, favoriser l’informel et dégrader la compétitivité du pays. »
Cette ligne argumentaire recoupe celle exprimée à l’automne par les députés. En novembre dernier, la Commission des finances et du budget de l’Assemblée populaire nationale avait recommandé la suppression de l’article 157 du projet de loi de finances 2026, qui visait précisément à élargir les pouvoirs de la Banque d’Algérie sur la domiciliation. Les députés avaient qualifié la réforme de « prématurée », estimant que le cadre réglementaire bancaire et portuaire n’avait pas accompagné cette évolution. Ils demandaient une étude d’impact et une concertation avec les opérateurs avant toute modification. Le passage par voie d’instruction permet aujourd’hui de contourner ce verrou parlementaire.
Dans les banques, le malaise est exprimé en coulisses. Un cadre dirigeant d’une banque publique, cité par Maghreb Émergent dans un précédent article sur le plafonnement à 50% des engagements extérieurs, résumait l’orientation générale : ces directives prudentielles font « partie de la panoplie visant à limiter les importations et gérer les réserves de change ». L’objectif est macroéconomique, l’outil est bancaire. Les opérateurs formels en subissent les effets opérationnels.
La séquence de durcissement court depuis l’été 2025. Domiciliation préalable obligatoire pour les marchandises destinées à la revente en l’état, extension de la taxe de domiciliation aux licences, brevets et droits d’auteur, suspension des autorisations d’importation pharmaceutique, plafonnement des engagements extérieurs des banques. La note du 14 mai ferme le dispositif en amont, avant même le chargement de la marchandise.
Slim Othmani conclut son texte sur une formule qui résume la critique partagée par une partie du patronat formel. « Le véritable enjeu n’est pas le contrôle pour le contrôle, mais la capacité à construire des mécanismes intelligents conciliant traçabilité, efficacité et rapidité d’exécution. Une économie moderne ne peut fonctionner durablement sous le poids permanent de la suspicion administrative. »


