Kaïs Saïd, allié de l’Algérie, en grande difficulté

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Le président Algérien Abdelmadjid Tebboune avec son homologue Tunisien.

Le 21 mai 2026, le ministère tunisien de la Défense nationale a brisé sa réserve historique par un communiqué d’une rare fermeté. En réaffirmant la « stricte neutralité » de l’institution militaire et en dénonçant les tentatives de l’entraîner dans les « surenchères politiques », la Grande Muette a provoqué une onde de choc en Tunisie, dans les chancelleries et les médias internationaux. Loin d’être un simple rappel à l’ordre protocolaire, ce texte laconique est interprété à Tunis comme un double signal.

D’un côté, une fin de non-recevoir cinglante adressée à une frange de l’opposition démocratique qui appelle, par des allusions insistantes, l’armée à destituer Kaïs Saïed pour rétablir l’ordre constitutionnel. De l’autre, un avertissement feutré mais net destiné au palais présidentiel de Carthage : l’armée refuse d’associer son image, la plus consensuelle du pays, à la dérive autoritaire et à l’impasse économique en cours.

L’armée face au spectre de l’explosion sociale

Ce coup de semonce met en lumière le malaise grandissant d’une institution militaire dont le rôle a profondément muté depuis dix à quinze ans. Portée aux nues en 2011 pour avoir refusé de tirer sur le peuple face à Ben Ali, l’armée s’était imposée comme le bouclier de la transition démocratique, puis comme le fer de lance de la lutte antiterroriste.

Pourtant, le 25 juillet 2021, elle s’est retrouvée prise au piège politique en exécutant les ordres de Kaïs Saïed pour cadenasser le Parlement après sa suspension surprise par le président tunisien. Aujourd’hui, l’état-major observe avec inquiétude l’instrumentalisation croissante de la justice militaire pour juger des civils.

Les condamnations prononcées par des tribunaux d’exception contre des figures comme l’avocat Ayachi Hammami ou le journaliste Salah Attia illustrent cet engrenage. Face à un horizon obscurci par l’absence totale de dialogue politique et la perspective d’une explosion de colère populaire, l’armée tente de prendre ses distances et de se préserver pour ne pas être tenue comptable du chaos social qui enfle. Elle garde bien en tête le souvenir des événements de décembre 2010 qui ont déclenché la révolution du Jasmin.

Le pacte rompu : l’autoritarisme sans la prospérité

Pour comprendre cette décomposition, il faut revenir à la genèse du projet de Kaïs Saïed. Son coup de force de 2021 reposait sur un deal implicite proposé au peuple tunisien : le renoncement aux libertés jugées stériles de la décennie post-révolution contre la promesse de la sécurité, de la lutte anticorruption et du retour de la croissance économique. Cinq ans plus tard, le constat est implacable.

Si la répression s’est abattue de manière méthodique sur toutes les forces vives du pays — de l’arrestation d’Ahmed Néjib Chebbi et Rached Ghannouchi à la mise au pas de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) —, le volet économique du contrat n’est pas au rendez-vous.

Le pouvoir s’est enfermé dans une posture ultra-nationaliste, incapable de générer une alternative à son refus des réformes structurelles du FMI, plongeant le pays dans une asphyxie financière. Le récent choc inflationniste lié à la guerre contre l’Iran s’est ajouté aux pénuries chroniques de produits de base.

Des moteurs économiques éteints et des relais insuffisants

L’échec économique de Carthage se mesure cruellement dans les indicateurs macroéconomiques. La croissance du PIB tunisien fait du surplace, plafonnant à un faible +1,6 % en moyenne sur la période des cinq dernières années, tandis que l’inflation structurelle s’est installée durablement au-dessus de la barre des 8 %. À Tunis, la cherté de la vie est devenue le premier sujet de conversation.

Dans le même temps, le pays a été incapable de capter les relocalisations industrielles européennes (nearshoring), promises après la crise logistique du Covid. Il s’est fait distancer par la concurrence marocaine. Le climat de méfiance judiciaire et l’asphyxie du crédit bancaire — l’État siphonnant les liquidités pour payer ses fonctionnaires — ont découragé les investissements directs étrangers (IDE) et grippé le secteur de la sous-traitance.

Ce déclin ne peut être compensé ni par le dynamisme retrouvé du marché libyen en Tripolitaine, devenu le principal poumon commercial du pays, ni par le pari présidentiel sur le phosphate à Gafsa et Gabès, une industrie lourdement freinée par la vétusté des infrastructures logistiques.

Le parapluie algérien face aux limites du réel

Isolé à l’échelle internationale, Kaïs Saïed a trouvé à Alger son plus fidèle protecteur. Pour le président Abdelmadjid Tebboune, la Tunisie est une ligne rouge géopolitique qu’il faut stabiliser à tout prix. Alger n’a d’ailleurs pas hésité à hausser le ton contre les velléités des Émirats arabes unis d’entraîner Tunis dans l’engrenage des accords d’Abraham.

Cependant, cette solidarité sécuritaire absolue se heurte à des réalités économiques bien concrètes. Certes, l’Algérie fournit historiquement à la Tunisie du gaz naturel à des tarifs avantageux via des contrats à long terme.

Mais ce soutien a atteint ses limites depuis que l’Europe, menée par l’Italie, s’est tournée vers Alger pour pallier la défection du gaz russe, poussant la Sonatrach à maximiser ses exportations vers le Nord au détriment d’une extension des fournitures à la Tunisie, désormais exposée pour sa demande additionnelle aux prix des marchés spot.

Face à une crise tunisienne qui s’aggrave, le gouvernement algérien, lui-même confronté à des tensions sur ses réserves en devises, ne peut se permettre de grands gestes financiers pour soulager son allié politique de l’Est. Il peut tout au plus faciliter cette année la venue d’un million de touristes algériens afin d’oxygéner l’industrie du tourisme tunisienne, l’atout le plus stable pour le trésor de la Casbah.

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