La crise ouverte à la FIFA cet été, autour du projet avorté de cession de droits commerciaux de la Coupe du monde, a rapidement dépassé le cadre d’un simple différend de gouvernance pour prendre les traits d’une fracture géopolitique du football mondial : une bataille « Nord-Sud » semble se dessiner.
D’un côté, le président de la FIFA, Gianni Infantino, perd le soutien de trois confédérations à l’approche des élections de 2027. L’UEFA, instance dirigeante du football européen, s’impose comme la principale confédération à s’opposer au plan d’Infantino, suivie par l’AFC (Confédération asiatique de football) et la CONCACAF (Confédération des associations de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes), tandis que la CAF (Confédération africaine de football) et la CONMEBOL (qui gère le football sud-américain) ont soutenu Infantino à la suite des récents événements.
Cette configuration donne à la crise une lecture Nord-Sud : les confédérations des pays les plus riches et des marchés les plus rentables (Europe, Asie développée, Amérique du Nord) face à un axe emmené par l’Afrique et l’Amérique du Sud, qui voient dans le modèle de redistribution de la FIFA un levier de développement.
Pour une fédération africaine comme la FAF, rejoindre le camp de l’UEFA, de l’AFC et de la CONCACAF est politiquement et financièrement risqué. Même si l’Algérie s’appuie sur ses richesses internes pour réaliser des équipements sportifs modernes, contrairement à de nombreux pays africains qui dépendent de l’aide de la FIFA, s’aligner sur des confédérations perçues comme « riches » et parfois accusées de vouloir reprendre la main sur la gouvernance mondiale peut être lu comme une prise de distance avec les intérêts du Sud.
Le silence de l’Algérie : une position stratégique ?
Dans ce contexte, la Fédération algérienne de football (FAF), qui observe pour l’instant le silence, dispose de plusieurs raisons de ne pas se précipiter et de voir comment les rapports de force vont évoluer, tout en restant ancrée dans le camp africain.
L’Algérie, État très attaché à la souveraineté nationale et à la maîtrise de ses ressources stratégiques (hydrocarbures, infrastructures), peut difficilement cautionner, sur le principe, un modèle où les actifs les plus rentables du football mondial seraient mis en vente à des investisseurs privés sans consultation réelle des membres.
Si le projet de privatisation avait abouti, il aurait pu recentrer les revenus sur quelques grands marchés et affaiblir, à terme, la logique de redistribution qui profite aussi à l’Afrique. L’Algérie, qui aspire à jouer un rôle de premier plan sur le continent, a donc intérêt à défendre un modèle où la croissance du football mondial ne se fait pas au détriment des régions en développement.
Mais la FAF doit également composer avec une autre réalité : du point de vue algérien, les rapports de force au sein de la CAF sont largement favorables au Maroc, qui a considérablement renforcé son influence dans les instances du football africain. Dans ces conditions, une prise de position prématurée de l’Algérie dans une bataille opposant la direction de la FIFA à plusieurs confédérations pourrait s’avérer politiquement coûteuse sur le plan continental.
L’Algérie peut ainsi avoir des raisons de ne pas suivre la ligne d’Infantino, tout en ayant intérêt à ne pas être la première fédération africaine à s’en démarquer ouvertement. Le silence de la FAF peut donc aussi être interprété comme une stratégie d’attente : observer l’évolution du rapport de force avant de choisir son camp.
Par ailleurs, l’équipe nationale et les clubs algériens paient, depuis quelques années, le poids du Maroc dans les instances africaines du football. Le Maroc n’hésite pas à utiliser le football comme levier diplomatique. Résultat : les situations contentieuses se répètent et l’Algérie estime en sortir régulièrement désavantagée. L’épisode de l’USMA en Coupe de la CAF, marqué par un conflit extra-sportif avec son adversaire marocain, reste à cet égard emblématique.
Dans ce contexte, prendre position sur un sujet de gouvernance mondiale, avec une argumentation juridique et éthique, pourrait renforcer l’image de l’Algérie comme acteur capable de peser dans les débats internationaux, au-delà du seul terrain sportif.
Cependant, une rupture ouverte de l’Algérie avec la ligne de la CAF, sans appui régional solide, pourrait être coûteuse lors des prochaines échéances continentales. La FAF pourrait donc avoir intérêt à attendre que les contours du nouveau rapport de force à la FIFA se précisent avant de prendre une position publique.


