Lancées le 9 juin, coupées le 12 : comment Washington a débranché les IA d’Anthropic dans le monde entier

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Le 9 juin, Anthropic lance Fable 5 et Mythos 5, ses modèles les plus avancés, supérieurs à toute la gamme Opus et présentés comme état de l’art en ingénierie logicielle. Mythos 5, réservé à un cercle restreint d’organisations agréées dans le cadre du programme « Glasswing », est conçu pour la cyberdéfense, avec certains garde-fous de sécurité levés.

Trois jours plus tard, le 12 juin, le département du Commerce américain ordonne à l’entreprise de suspendre l’accès aux deux modèles pour tout ressortissant étranger, où qu’il se trouve, y compris ses propres salariés non américains.

Incapable de filtrer ses utilisateurs par nationalité en temps réel, Anthropic désactive les deux modèles pour l’ensemble de sa clientèle mondiale, sur son API comme sur Amazon Bedrock, Google Vertex AI et Microsoft Foundry. Les autres modèles Claude, dont Opus 4.8, restent disponibles.

Une question de souveraineté ?

La directive s’appuie sur le régime américain de contrôle des exportations, l’outil juridique normalement réservé aux semi-conducteurs avancés destinés à des pays jugés hostiles. C’est la première fois qu’il vise un modèle de langage commercial distribué par API. Selon une lettre du secrétaire au Commerce Howard Lutnick adressée à Dario Amodei, PDG d’Anthropic, et consultée par Reuters, l’administration redoute que ces modèles soient exploités par des services de renseignement militaire en Chine, en Russie ou dans d’autres pays jugés à risque.

Selon des médias américains, Anthropic dit avoir compris, sans confirmation officielle détaillée, que la mesure répond à une méthode de contournement des garde-fous de Fable 5 permettant d’identifier des vulnérabilités logicielles dans du code. L’entreprise juge cette faille mineure et non spécifique, présente selon elle dans d’autres modèles publics, dont GPT-5.5 d’OpenAI.

Un partenaire de l’entreprise, identifié par plusieurs médias américains comme Amazon, aurait détecté le contournement lors de tests de sécurité. Selon des informations rapportées par Fortune, Anthropic n’a disposé que de 90 minutes pour réagir, sans avertissement préalable sur la nature exacte de la menace invoquée.

Le 14 juin, David Sacks, coprésident du conseil scientifique et technologique de la Maison Blanche, a livré la version de l’exécutif : la levée du contrôle ne dépendrait plus que d’un correctif technique côté Anthropic. Une rencontre entre des responsables techniques de l’entreprise et le département du Commerce, lundi 15 juin à Washington, n’a abouti à aucun rétablissement de l’accès, selon une source proche des discussions.

Anthropic victime de son succès ?

L’épisode s’ajoute à une relation déjà tendue. En février, Anthropic avait refusé d’accorder au Pentagone un accès sans restriction à ses modèles pour la surveillance de masse ou les armes entièrement autonomes, ce qui lui avait valu d’être classée « risque pour la chaîne d’approvisionnement », une qualification habituellement réservée aux entreprises liées à des puissances adverses.

En Europe, la coupure a ravivé le débat sur la dépendance aux technologies américaines. Le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, a jugé que l’Europe ne peut plus se contenter d’être un marché dépendant de technologies conçues et contrôlées ailleurs. Aux Pays-Bas, le député Geert Wilders a appelé à accélérer le développement d’une IA souveraine. Mais aucun modèle européen, pas même Mistral, n’égale aujourd’hui Fable 5 sur le codage ou la recherche autonome, ce qui limite les marges de manœuvre réelles à court terme.

Pour les économies africaines, la leçon est plus rude encore. L’Algérie, comme la majorité des pays du continent, ne dispose d’aucune alternative souveraine en matière de modèles de fondation, ni du poids diplomatique de l’Union européenne pour peser sur Washington. L’épisode démontre qu’un accès à une technologie commerciale, perçu comme acquis, peut être révoqué en quelques heures, sans préavis ni recours, dès qu’un gouvernement invoque la sécurité nationale.

Pour les administrations, banques et opérateurs télécoms algériens qui intègrent progressivement l’IA générative à leurs processus, la diversification des fournisseurs cesse d’être une précaution théorique. La question dépasse l’Algérie : à l’heure où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pousse à la numérisation des échanges, la quasi-totalité de l’infrastructure cloud et des modèles utilisés sur le continent reste hébergée ou contrôlée par des acteurs américains, sans cadre de recours en cas de décision unilatérale de Washington.

L’affaire intervient alors qu’Anthropic a déposé, début juin, un dossier confidentiel d’introduction en Bourse valorisant l’entreprise à 965 milliards de dollars. Le risque réglementaire associé à ses modèles les plus avancés s’invite désormais dans le récit de cette cotation, l’une des plus attendues de l’année sur les marchés américains.

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