Depuis plus de soixante ans, les relations entre l’Algérie et la France obéissent à une mécanique presque immuable. Une crise éclate – autour de la mémoire, des visas, de l’immigration, d’une déclaration présidentielle ou d’un désaccord géopolitique –, puis vient le temps des contacts diplomatiques, des gestes d’apaisement et des tentatives de relance.
Les présidents changent, les crises se succèdent, mais le dialogue finit toujours par reprendre. Cette mécanique s’est grippée avec la dernière crise et la relance est particulièrement laborieuse.
L’arrivée de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella pourrait remettre en cause ce cycle. Non pas parce que les tensions seraient inédites. Les relations franco-algériennes en ont toujours connu. Mais parce que, pour la première fois, les deux capitales pourraient ne plus avoir la même volonté de reconstruire la relation après chaque affrontement.
Paris n’est déjà plus le “centre”
La première erreur serait d’imaginer que tout dépend de Paris. La relation avec la France est importante mais elle n’est plus aussi “centrale” qu’il y a dix ou vingt ans. Depuis une quinzaine d’années, l’Algérie a profondément transformé sa politique étrangère et ses relations commerciales. Sans rompre avec la France, elle a cessé d’en faire son interlocuteur privilégié.
L’Italie est devenue un partenaire énergétique majeur. L’Espagne, malgré les tensions récentes, reste un acteur essentiel de la Méditerranée occidentale. Les États-Unis ont renforcé leur dialogue stratégique avec Alger. La Chine est devenue un partenaire économique de premier plan.
La Russie demeure un allié militaire important, tandis que les pays du Golfe occupent une place croissante dans les investissements. Autrement dit, le tête-à-tête franco-algérien ne structure plus la diplomatie algérienne comme il le faisait encore au début des années 2000. Une crise avec Paris ne signifie plus un isolement diplomatique pour Alger et encore moins un problème algéro-algérien.
Ce qui reste non négociable
Cette diversification n’efface pas deux sujets fondamentaux. Le premier est la mémoire sur lequel les divergences sont déjà notables et quasi-inconciliables. Avec le Rassemblement national on se retrouve avec les héritiers du tortionnaire Le Pen au pouvoir avec un discours glorifiant les “bienfaits de la colonisation et un racisme spécifiquement anti-algériens, coupables d’avoir mis fin à l’Empire.
Le terrain est déjà balisé par le système médiatique Bolloré qui fixe, de fait, les thèmes et l’agenda politique en France. Sur ce terrain, les marges de compromis apparaissent particulièrement étroites.
À cela s’ajoute la dimension symbolique incarnée par Marine Le Pen. En Algérie, son nom reste largement associé à celui de son père, Jean-Marie Le Pen, tortionnaire avéré durant la guerre d’indépendance. Cette filiation politique pèsera inévitablement sur la perception d’une éventuelle présidence Le Pen enterrant définitivement l’héritage gaulliste.
Autre sujet conflictuel, la sécurité juridique et sociale des Algériens en France qui sont les plus ouvertement ciblés par les écuries du Rassemblement national. Des politiques visant spécifiquement les Algériens pourraient devenir un motif permanent de crispation diplomatique voire de rupture.
La rencontre de deux trajectoires
D’une certaine manière, ce serait un accélérateur d’un basculement déjà en cours. C’est un fait que depuis plusieurs années, les diplomaties française et algérienne évoluent dans des directions différentes. Le Rassemblement national – comme le parti de Retailleau d’ailleurs – reprennent les idées soufflées par l’ancien ambassadeur français à Alger Xavier Driencourt, d’un nécessaire “bras de fer” avec l’Algérie.
Il ne s’agit pas d’une “banalisation” de la relation mais de sa conflictualisation. Que ce soit sur la mémoire, les questions migratoires ou sécuritaires. De quoi accélérer également la tendance de la politique étrangère algérienne à sortir d’un face-à-face permanent avec Paris. La diversification de ses partenariats lui donne plus de marge stratégique et réduit sa dépendance politique à l’égard de la France.
Avec cependant comme effet que l’Algérie n’a plus de “répondants” ou de réseaux d’amis en France – contrairement au Maroc – pour peser sur les débats français. Les unes des médias de droite souverainistes français sur “l’influence” de l’Algérie relèvent du fantasme, elles servent cependant à alimenter une hostilité solide contre les Algériens. Ces deux évolutions en cours ne conduisent pas nécessairement à une rupture en cas d’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir – l’hypothèse reste plausible – mais rendent les phases “d’apaisement” post-crise de moins en moins certains.
Le dialogue des “rationnels”
Les intérêts communs ne disparaîtraient pas pour autant, il y aurait sans doute des “rationnels” au sein des deux Etats pour veiller à les préserver. La proximité géographique, les échanges économiques, les questions de sécurité en Méditerranée, la stabilité du Sahel et surtout la présence de plusieurs millions de personnes liées aux deux pays imposerait le maintien de canaux de dialogue.
Mais ce dialogue pourrait changer de nature. Depuis 1962, les crises franco-algériennes ont toujours été suivies de tentatives de réconciliation. Cette alternance est devenue une caractéristique presque permanente de la relation bilatérale. Une présidence du Rassemblement national pourrait rompre ce cycle, les ressorts politiques permettant de dépasser les crises étant beaucoup plus faibles.
Si les questions mémorielles cessent d’être un terrain de dialogue tandis que les politiques migratoires deviennent un motif récurrent de confrontation, les périodes d’apaisement risquent de devenir plus rares.
L’enjeu ne serait donc peut-être pas une rupture spectaculaire. Mais pour la première fois depuis l’indépendance, Paris et Alger pourraient cesser de considérer leur relation comme “exceptionnelle”.


