Stocks stratégiques inexistants, raffinage sous-dimensionné, importations vulnérables. Felix Bob Ocitti, responsable du programme pétrole et gaz à la Commission africaine de l’énergie (AFREC), reconnaît dans un entretien à la plateforme Attaqa, que la guerre déclenchée fin février au Moyen-Orient a mis à nu les angles morts du modèle énergétique du continent.
Quand le détroit d’Ormuz s’est refermé, le 28 février 2026, peu d’observateurs ont pensé d’abord à Mombasa, à Dar Es-salam ou au Cap. Deux mois plus tard, c’est pourtant de là que vient l’aveu le plus inquiétant. Felix Bob Ocitti, responsable du programme de recherche pétrole et gaz à la Commission africaine de l’énergie (AFREC), agence spécialisée de l’Union africaine, est allée direct au but. Le conflit du Golfe a frappé “la quasi-totalité des pays africains”, a-t-il confié, à des degrés que la cartographie pétrolière classique ne laissait pas deviner.
L’Afrique de l’Est et l’Afrique australe figurent en première ligne. Plusieurs pays de ces régions importent l’essentiel de leurs produits raffinés depuis le Moyen-Orient. Le blocage des transits maritimes, dont le centre britannique UKMTO a chiffré l’effondrement à plus de 95 % à partir de mars, a immédiatement perturbé les approvisionnements en essence, gazole et carburant aviation. La Méditerranée n’a pas été épargnée. Tout ce qui circule entre Suez et Gibraltar a vu ses primes d’assurance et ses coûts de fret s’envoler.
«Une fenêtre, pas seulement une crise»
Le choc actuel, soutient le responsable de l’AFREC, fait suite à une série d’épreuves qui ont cessé d’apparaître comme isolées. La pandémie de Covid-19, puis la guerre en Ukraine, et maintenant l’affrontement Iran-Occident composent désormais, dans les couloirs de la commission, une seule séquence d’enseignements. «Cinq ans de leçons», résume-t-il en substance, qui obligent l’Afrique à se préparer aux chocs futurs plutôt qu’à les commenter.
La principale leçon est financière autant que physique. L’Agence internationale de l’énergie a pu, lors d’épisodes antérieurs, mettre quatre cents millions de barils sur le marché pour stabiliser les prix. Aucun pays africain ne dispose d’une capacité de stockage stratégique comparable, ni en brut, ni en produits raffinés. Ocitti plaide pour la création d’un mécanisme continental qui permettrait aux États de constituer et de mobiliser, en cas de crise, des réserves utilisables immédiatement. C’est un projet de longue haleine. Les budgets manquent.
Le paradoxe du raffinage
Le continent produit du brut. Il importe ses carburants. Cette anomalie, dont les économistes parlent depuis trente ans, redevient brûlante à chaque fermeture de détroit. Le raffinage africain reste, selon la commission, en deçà des besoins. La mégaraffinerie nigériane de Dangote, mise en service à grand fracas, tourne désormais mais elle peine encore à sécuriser ses approvisionnements en brut et n’absorbe pas la totalité de la demande locale en produits finis. Au sud et à l’est du continent, le déficit d’unités de transformation reste flagrant. Les nouveaux investissements se font attendre.
Sur l’amont, l’analyse d’Ocitti est plus politique qu’on ne s’y attendait d’un responsable de l’Union africaine. La décennie passée a vu l’investissement exploratoire reculer en Afrique. Le responsable pointe sans détour la pression des groupes climatiques et les exigences ESG (environnement, social, gouvernance) imposées par certains bailleurs. Plusieurs États historiquement favorables à l’exploration ont depuis levé le pied. La Namibie, l’Ouganda, la Mauritanie et le Sénégal font figure d’exceptions. Le Mozambique a relancé son GNL au nord. Mais ces succès, observe le diplomate, sont insuffisants au regard du potentiel.
Trois pipelines, une stratégie
L’AFREC mise sur la connectivité régionale pour réduire la vulnérabilité aux importations lointaines. Trois projets sont mentionnés. Le West African Gas Pipeline, déjà opérationnel à petite échelle, peut être étendu vers le centre du continent. Le pipeline atlantique Nigeria-Maroc, présenté comme un axe de désenclavement pour treize pays, reste tributaire de son équation financière, avec un coût qui flirte selon les estimations avec vingt-cinq milliards de dollars. Le troisième, le gazoduc transsaharien (TSGP), est cité par Ocitti dans une formule inhabituelle. Si sa vocation exportatrice est «la plus visible», dit-il, certains pays voisins comme le Niger pourraient s’en servir d’abord pour leurs besoins domestiques. La phrase mérite qu’on s’y arrête, à l’heure où Alger, Abuja et Niamey s’apprêtent à passer à l’exécution.
Le chiffon rouge climatique
Reste la question qu’Ocitti n’élude pas. L’Afrique veut développer ses hydrocarbures et réduire ses émissions. Le programme de la commission insiste désormais sur le méthane. La réduction des fuites lors de l’exploitation pétro-gazière est présentée comme un préalable à l’accès aux financements concessionnels. L’objectif affiché est une empreinte carbone «plus basse» d’ici 2030, condition pour débloquer les capitaux qui manquent à toute la chaîne, des forages aux raffineries.
Ocitti laisse une dernière phrase peser. «L’obstacle, ce n’est pas la ressource, c’est l’accès au financement.» La commission travaille au niveau de l’Union africaine pour faire avancer ce dossier. Les discussions se poursuivront en novembre, à Addis-Abeba.


