L’Algérie a accueilli la première visite d’un Pape en plus de 15 siècles d’existence de l’institution papale à Rome. Léon XIV est venu rappeler à un monde en voie de crispation sur des identités univoques que la construction de la Chrétienté, aujourd’hui référent d’un suprémacisme blanc, a emprunté, dès ses premiers siècles, à toutes les cultures de la Méditerranée. La terre d’Algérie, la Numidie de l’époque, est de ce point de vue, une matrice du syncrétisme spirituel, du mélange des influences – autochtones, puniques, gréco-romaine- et de la production de la pensée. Un pays ouvert. Ce que l’Algérie a cessé d’être, lentement, insidieusement après son indépendance. Repli sur soi sans doute compréhensible, et parfois nécessaire, pour consolider une souveraineté si longtemps aliénée sous le colonialisme.
La décennie noire est venue aggraver le trait et le caricaturer. L’image d’un pays brutal, suspicieux et sectaire lui colle depuis. Elle a pu être quelque peu s’estomper durant les premières années de Bouteflika se déplaçant au Maroc pour les funérailles de Hassan II, s’adressant en français à l’assemblée nationale à Paris, et s’ouvrant aux investissements étrangers sur un territoire encore à peine sécurisé.
La montée des extrêmes droites en Europe, la polarisation des opinions et des imaginaires autour du génocide en Palestine a ravivé le syndrome colonial et bloqué l’Algérie dans sa case de territoire hostile et quelque peu « barbare », d’au-delà du lime. Le Hirak a été un mega-bug dans ce déterminisme identitaire alimenté par une cyber distribution des destins. Il a entamé une mise à jour système de la perception de l’Algérie dans le monde. Pays aspirant à la modernité politique, sachant faite cohabiter sa pluralité culturelle, pacifique et ouvert sur les autres. Épisode, comme on le sait, effacé par la suite. « On vous avez bien dit » pouvait on alors entendre chez les « essentialistes » de tout poil : « l’Algérie est inapte à s’ouvrir, à se démocratiser ».
Le miracle tunisien sur scène
Que les choses soient claires. Un pays ouvert sur le reste du monde n’est pas nécessairement un territoire des libertés pour ses citoyens. La connexion au monde peut même servir d’alibi pour tenir en respect l’aspiration démocratique du peuple. L’idée est qu’un pays qui reçoit beaucoup de visiteurs, accueil beaucoup de résidents et de capitaux, organise beaucoup d’événements globaux ne peut pas être cruel contre ses propres citoyens. Le Maroc en est une bonne illustration aujourd’hui. La Tunisie de Ben Ali avait surfé sur le concept, il y a quelques décennies. Michael Jackson y avait tenu en 1996 le seul concert en terre arabe. Un événement tectonique en dérivés d’images pour le pays et pour le régime du Rais qui le tenait déjà d’une main de fer. Le « miracle tunisien » obtenait son totem de pays amical avec le monde. Avec l’Occident post religieux.
Les retombées du show du Roi de la Pop, au plus proche de sa divination, ont été considérablement favorables les années suivantes pour l’approche business et bien sûr pour la destination touristique. Avant que la retentissante grève de la faim d’un certain Taoufik Ben Brik ne vienne, comme un messie de l’an 2000, titiller les bronzés sur la réalité politique derrière le sable doré de la Tunisie.
L’immigration catholique comme une opportunité
Le séjour de Léon XIV en Algérie a heurté de plein fouet un narratif rodé sur la dangerosité atavique de ce territoire. Son irrédentisme vis-à-vis de l’ordre, des lois et des conventions internationales. Que peut en faire Alger maintenant que les lampions se sont éteints ? Transformer l’essai ? Tout un programme. Éviter déjà l’usage diplomatique tactique. Les faucons de l’administration Trump vont être beaucoup moins écoutés lorsqu’ils accusent l’Algérie de pourchasser les chrétiens. Mais Alger aurait tort de ne pas lever l’étau sur l’Eglise épiscopale de souche protestante américaine qui a pris discrètement pied dans le pays depuis une trentaine d’années. Car cette église constitue un enjeu marginal, qui ne mérite pas que l’on piétine les principes de la constitution pour elle, et que la pression des ultras conservateurs des États-Unis reviendra tôt ou tard une fois passé l’effet de la visite du Pape.
L’Eglise catholique d’Algérie, celle historique qui épouse la cohabitation bienveillante avec l’Islam, se reconstruit autour d’une communauté subsaharienne. C’est ce que la visite du Pape a rendu visible. Gisement stratégique. La politique africaine de l’Algérie a tout intérêt à consolider durablement cette tendance, véritable passerelle humaine, en plus de la langue française, avec notamment l’Afrique de l’Ouest. Comment ? En reformant les conditions, aujourd’hui inutilement draconiennes, d’accès à la résidence et au travail pour l’immigration en Algérie.
Le signal visa, bad buzz permanent
On aura bien compris que l’avantage tactique en image qu’offre à l‘Algérie la visite Papale est bien précaire s’il n’est pas suivi d’un investissement actif dans le sillon ainsi ouvert. Comme l’a fait Ben Ali avec Michael Jackson. Le pays ne devrait pas se remettre en mode fermé, comme la mer rouge dans le sillage de Moise. Il doit prolonger cette séquence de correction de son image de citadelle revêche à l’altérité planétaire, occidentale en particulier.
Une réforme, une seule, aurait du sens dans le sillage de cet événement historique. Celle du visa. Le visa algérien est l’un des plus compliqués à obtenir. Selon une voie des plus archaïques au monde. Il doit se mettre à jour, devenir un e.visa comme c’est le cas pour une majorité de pays, et cesser d’être un repoussoir systématique. Il s’agit là bien plus que d’une captation de flux d’affaires ou de touristes. Faciliter la circulation de l’intelligence humaine est un facteur d’accumulation de capacités cognitives nationales. Combien de prix Nobel de sciences ont donné une conférence à Alger depuis l’indépendance ? Tous les organisateurs d’événements académiques et professionnels en Algérie connaissent le stress épuisant du visa de leur invités, obtenus in extremis. Et parfois pas. L’effet « image négative » du pays-citadelle est le menu quotidien des Algériens connectés à leur communautés-monde.
L’Algérie ne co-organise pas de Coupe du Monde de Football. Elle doit proposer un autre narratif, plus conforme à son Histoire de pays matrice, tolérant et sûre de son destin, que celui, détestable, qui nourrit l’imaginaire occidental. Un narratif que la censure brutale du livre de la sociologue Fatma Oussedik est venue alimenter aussitôt l’avion du Pape disparu dans le ciel bleu de cet immense pays.


