Coût du statu quo : Bessaha chiffre à 60 milliards de dollars la facture de l’immobilisme économique

L'économiste Abdelrahmi Bessaha, ancien conseiller du FMI, évalue ce que coûterait à l'Algérie un peu plus d'un point de croissance perdu chaque année d'ici 2030, sous l'effet des réformes différées et de l'empilement des restrictions à l'importation et sur les devises. La facture approcherait, selon ses calculs, l'équivalent d'un cinquième du PIB national.

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Selon l'économiste Abdelrahmi Bessaha, l'écart entre statu quo et réformes pourrait représenter près de 60 milliards de dollars de production non créée d'ici 2030. (DR)
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Près de 60 milliards de dollars de production pourraient ne pas être créés en Algérie entre 2026 et 2030 si l’économie suit son cours actuel et si les contrôles administratifs continuent de s’accumuler. Abdelrahmi Bessaha, ancien conseiller du Fonds monétaire international, avance cette estimation dans une étude publiée sur son site Économie Algérie. Il y consacre son analyse au coût du statu quo économique.

L’économiste, auteur d’un ouvrage sur soixante ans d’économie de rente, prend pour base un PIB de 290 milliards de dollars en 2025 et élabore trois scénarios de croissance pour les cinq années suivantes. Il précise qu’il s’agit d’une simulation, et non d’une prévision, et fonde son analyse sur l’écart entre ces trajectoires.

Trois moteurs, une même dépendance

Bessaha analyse d’abord la structure de la croissance algérienne et identifie trois moteurs : les hydrocarbures, la dépense publique et les activités hors hydrocarbures. Il souligne que tous restent fortement dépendants de la rente, directement ou indirectement. Par exemple, l’activité d’une usine à Sétif ou d’un chantier à Oran dépend souvent des recettes pétrolières et gazières qui financent la commande publique et les importations.

Selon lui, cette interdépendance explique pourquoi l’économie paraît diversifiée, mais demeure peu autonome dans son financement. L’agriculture, l’industrie et les services représentent une part croissante du PIB, mais leur développement dépend encore largement des dépenses publiques et des importations financées par les revenus pétroliers. Pour Bessaha, le véritable test de la diversification réside dans la capacité de ces secteurs à générer durablement leur propre dynamique.

L’Algérie a investi des montants importants de capital au cours des vingt-cinq dernières années, mais ces investissements n’ont pas généré les gains de productivité escomptés. La Banque mondiale identifie ce problème comme un frein majeur à la croissance. Il ne s’agit donc plus seulement d’augmenter l’investissement, mais d’évaluer l’efficacité de chaque dollar investi.

Les verrous des contrôles administratifs

L’étude examine également les outils mobilisés par l’État pour gérer les tensions quotidiennes, tels que la restriction des importations, le rationnement des devises et la multiplication des autorisations. Bessaha admet leur utilité ponctuelle, mais en souligne les limites structurelles. Selon lui, « le contrôle agit sur la manifestation du déséquilibre. La réforme agit sur le mécanisme qui le produit ».

Selon Bessaha, le problème réside dans l’accumulation des contrôles. Une entreprise incertaine quant à sa capacité à importer un équipement, à obtenir des devises ou à obtenir une autorisation à temps voit ses décisions limitées, ce qui conduit à des projets différés, réduits ou abandonnés.

Le Programme prévisionnel d’importation (PPI), en vigueur depuis juillet 2025 et modifié huit fois en huit mois, illustre cette situation. Un investisseur a récemment qualifié le système de « très verrouillé », ce qui l’empêche d’importer une machine. Bessaha ajoute que lorsque l’administration distribue une ressource rare, l’accès à celle-ci devient une source de rente, au détriment des entreprises les plus productives.

Pour illustrer cet impact, l’économiste propose un troisième scénario : si l’accumulation des contrôles réduisait la croissance annuelle de 0,25 point de pourcentage, celle-ci passerait de 3,5 % à 3,25 % entre 2026 et 2030. Le PIB atteindrait alors environ 340 milliards de dollars en 2030, contre 344 milliards dans le scénario de base. Le manque à gagner dû aux seuls contrôles serait d’environ 12 milliards de dollars sur la période. Bessaha précise qu’il s’agit d’un scénario de sensibilité et non d’une estimation observée, soulignant qu’un faible écart de croissance peut représenter des montants importants sur plusieurs années.

Deux trajectoires, un choix stratégique

Le scénario le plus favorable repose sur la transformation des moteurs de croissance grâce à une meilleure allocation du crédit et du foncier, à une hausse du rendement de l’investissement, à un renforcement de la concurrence et au développement des exportations hors hydrocarbures.

Concernant les devises, l’économiste avait déjà proposé un plan pour sortir du double marché des changes. Avec une croissance annuelle de 4,5 %, le PIB atteindrait environ 361 milliards de dollars en 2030, contre 344 milliards dans le scénario du statu quo. L’écart cumulé entre ces deux trajectoires représenterait près de 48 milliards de dollars de richesse potentielle.

En tenant compte de l’effet des contrôles, l’écart entre le meilleur et le pire des trois scénarios atteint près de 60 milliards de dollars sur cinq ans. Bessaha rappelle qu’une économie très encadrée, comme dans les années 1980, avait masqué ses déséquilibres, mais la chute des recettes pétrolières en a révélé le coût. « La rente peut faire gagner du temps. Elle ne corrige pas les rigidités », résume-t-il.

Pour Bessaha, le choix de l’Algérie ne se limite pas à opposer l’État au marché ou le contrôle à l’absence de contrôle. Il s’agit de deux manières d’utiliser la rente pétrolière : soit pour gérer les déséquilibres au fil du temps, soit pour financer une transformation visant à réduire cette dépendance. « Plus cette transformation commencera tôt, plus elle pourra se faire de façon progressive et contrôlée », conclut-il. « Plus elle sera repoussée, plus il y a de risques qu’elle soit imposée demain par les contraintes. »

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