De nombreux cinéastes et réalisateurs algériens ont dénoncé vendredi une décision qualifiée « d’inique » : l’interdiction de la projection du film The Arab du réalisateur Malek Bensmaïl au Festival méditerranéen du film d’Annaba, sous prétexte d’un « visa culturel non accordé », « sans aucune déclaration, aucune explication transparente ni justification recevable ».
Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, ces professionnels du cinéma — parmi lesquels Boualem Ziani, Adila Bendimerad, Lyes Salem, Sid Ahmed Semiane, Malika Laichour ou encore Bachir Derrais — estiment que « cette opacité dans la prise de décisions en coulisses ne sert ni le cinéma, ni la culture, ni le pays ».
Adapté du Roman « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud, le film dont le réalisateur avait initialement reçu l’invitation pour participer au festival a été déprogrammé à la dernière minute à la surprise du réalisateur lui-même. « Plus de soixante ans après l’indépendance, il est douloureux de constater que nous restons pris au piège d’une censure administrative opaque et infantilisante, qui nie à la fois le travail de ceux qui fabriquent les films en Algérie et le droit du public algérien à voir ses propres œuvres et à les critiquer », avait-il déjà dénoncé.
Les cinéastes rappellent qu’« empêcher la diffusion d’un film ne prive pas seulement une œuvre de visibilité : cela limite aussi le droit du public à accéder à son propre cinéma, à s’y reconnaître et à en débattre librement ». Et d’insister : « un film n’est pas une menace à contenir, mais une expression artistique destinée à nourrir le dialogue et la réflexion. À ce titre, la régulation administrative ne saurait se substituer à la critique et au débat ».
Une politique culturelle jugée incohérente
Dans leur texte, les signataires pointent les contradictions d’une politique culturelle qu’ils jugent défaillante. « Les discours en faveur d’une relance du cinéma algérien peinent à trouver leur traduction concrète », écrivent-ils, dénonçant la multiplication des obstacles administratifs et le manque de lisibilité des mécanismes de soutien.
Selon eux, une politique culturelle ne peut être efficace que si ses principes et ses pratiques convergent. Or, ajoutent-ils, « les appels à la relance de l’industrie cinématographique resteront un vœu pieux tant que la censure et la bureaucratie sévissent avec autant d’arbitraire ».
Les cinéastes s’interrogent également sur la cohérence de l’action publique : est-il logique de financer des festivals et des productions pour ensuite interdire la projection de films coproduits par l’État lui-même ? Pour eux, un festival crédible doit pouvoir établir sa programmation en toute indépendance, sans interférence administrative.
Ils exigent ainsi la réintégration du film de Malek Bensmaïl dans la sélection initiale, estimant que « la crédibilité d’un festival et d’une profession entière est en jeu ». Dans ce contexte, ils appellent à lever les restrictions arbitraires, à respecter l’autonomie des festivals, à réformer le système de visa culturel, à revoir les instances de sélection et à ouvrir un dialogue constructif avec les autorités. « La censure n’efface pas les films », rappellent-ils, soulignant qu’aucune idée ne peut être durablement empêchée de circuler.
Une série de films confrontés à des obstacles
Au-delà du cas de The Arab, les signataires dénoncent une tendance plus large. Plusieurs films algériens ont été empêchés de projection dans des festivals ou des salles, souvent selon des procédures opaques et sans explications claires.
Parmi eux figurent Barakat de Djamila Sahraoui, Ben M’Hidi de Bachir Derrais, Le Grand Jeu de Malek Bensmaïl, Délice Paloma, Le Harem de Mme Osmane de Nadir Moknèche, Le Démon au féminin de Hafsa Zinaï Koudil, La Dernière Reine de Damien Ounouri et Adila Bendimerad, Alger by Night de Yanis Koussim, L’Effacement de Karim Moussaoui ou encore Papicha de Mounia Meddour.
Pour les professionnels, ces situations répétées traduisent un mode de fonctionnement qui fragilise durablement la création cinématographique. Ils y voient le prolongement d’une « logique sclérosée » déjà à l’œuvre dans une loi sur le cinéma qu’ils jugent répressive.
Ils rappellent enfin que l’histoire finit souvent par réhabiliter les œuvres censurées, citant l’exemple du film Tahya Didou de Mohamed Zinet, longtemps marginalisé avant de devenir une référence du patrimoine national. Une preuve, selon eux, qu’aucune politique culturelle ne peut durablement reposer sur la censure.



