« La saleté, accessoire de charme à Oran » : Yasmina Khadra tire la sonnette d’alarme

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Quartier Akid Lotfi/ Photo : Saïd BOUDOUR.

Une phrase, écrite sur un coin de page Facebook, a suffi à relancer un débat que les Oranais connaissent par cœur. L’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, plus connu sous son nom de plume Yasmina Khadra et installé à Oran, a publié une note pleine d’ironie sur l’état de propreté de la ville, la décrivant comme si belle qu’elle finit par prendre sa saleté pour un « accessoire de charme ». La formule, courte mais percutante, a été largement relayée et commentée par ses abonnés : certains y ont vu un constat lucide sur un problème devenu chronique, d’autres ont salué le fait qu’une plume de renommée internationale, installée dans la ville, remette le sujet sur le devant de la scène médiatique, au-delà des plaintes habituelles des riverains.

avenue de Loubet , centre ville D’Oran. Photo Maghreb emergent.

Cette sortie littéraire n’est pas tombée du ciel. Elle intervient alors que les autorités locales elles-mêmes viennent de reconnaître, sur le terrain, l’ampleur du problème. Selon des médias locaux, le wali d’Oran, Brahim Merad Ouchène, a ordonné la fin de fonctions de cinq responsables et élus locaux, après avoir constaté la situation dégradée du secteur de la propreté au quartier Colonel Lotfi, marquée par la multiplication de points noirs et l’accumulation de déchets sur plusieurs sites. La décision fait suite à une visite de terrain effectuée par le wali un vendredi soir dans ce quartier très fréquenté par les estivants, où il aurait constaté des dysfonctionnements dans la gestion du dossier. Dans la foulée, les fonctions du responsable de la gestion de l’établissement public de propreté « Oran Nadhafa » ont elles aussi pris fin, dans le cadre de ce que l’établissement a présenté comme des « mesures organisationnelles » visant à améliorer la performance du service public.

Deux structures pour la propreté, des ordures qui persistent dans les quartiers

Le maintien de ces images de sacs entassés près des bacs à ordures interroge, d’autant que la wilaya d’Oran dispose, sur le papier, d’un dispositif à deux étages : d’un côté l’établissement public économique « Oran Nadhafa » (EPIC), chargé de la collecte et de l’enlèvement des déchets dans plusieurs communes, de l’autre un service de propreté propre à la commune d’Oran. Les communications officielles de l’établissement wilayal font état d’un renforcement récent des interventions sur le terrain, avec des équipes mobiles déployées dans 29 délégations urbaines réparties entre les communes de Bir El Djir, Sidi Chahmi, Aïn El Turck (Mers El Kébir) et El Kerma, en passant par Oran, pour traiter les points noirs, retirer les déchets jetés de façon anarchique, mobiliser des camions à benne compactante, multiplier les rotations vers les centres d’enfouissement technique, et prolonger le travail nocturne en raison de la forte affluence estivale dans les espaces publics.

Malgré cette double présence institutionnelle, l’écart entre le discours officiel sur l’intensité des interventions et le vécu quotidien des habitants dans certains quartiers et artères commerçantes reste net, relançant chaque été la même question : celle de la coordination réelle entre les deux structures censées gérer ce dossier.

Un dossier qui dépasse les ordures : la justice et un lourd passif de corruption

Le volet propreté d’Oran n’est pas non plus étranger aux soupçons de malversation. La justice avait déjà, par le passé, ouvert des enquêtes approfondies sur ce dossier précis : des investigations liées à des marchés de propreté avaient débouché sur des accusations d’abus de fonction, de dilapidation de deniers publics, de surfacturation et d’acceptation d’avantages indus, en lien direct avec la surestimation des quantités de déchets collectés dans les quartiers d’Oran par des entreprises privées placées sous la tutelle de la direction de l’assainissement et de la propreté, avec à la clé le placement en détention provisoire d’un ancien responsable du service propreté et assainissement de la commune, aux côtés d’un entrepreneur.

Le dossier de mauvaise gestion à l’Assemblée populaire communale d’Oran a dépassé le seul volet propreté. Quatre élus locaux ont récemment été placés sous contrôle judiciaire dans deux affaires distinctes, l’une liée au démantèlement de l’extension illégale d’un kiosque par les autorités locales, l’autre à une suspicion d’octroi douteux d’une autorisation au niveau de la délégation communale de Khalidia. Plus tôt dans l’année, quatre autres élus avaient déjà fait l’objet d’une suspension temporaire pour des poursuites judiciaires, deux d’entre eux placés en détention provisoire et deux autres sous contrôle judiciaire, tandis qu’une déléguée communale voyait ses fonctions prendre fin pour manquement à ses attributions.

Cette série d’affaires s’inscrit dans un contexte plus large. La commune d’Oran, dirigée jusqu’à récemment par un élu de la Mouvance de la société pour la paix (MSP, dite « Hamas » en Algérie), a connu plusieurs secousses de gestion touchant tour à tour la propreté, le logement et les autorisations de commerce. Selon des données de presse largement reprises, la wilaya d’Oran s’est imposée, à l’échelle nationale, comme un cas d’école en la matière : près de 15 maires sur 26 y ont été incarcérés ces dernières années, sept édiles étant aujourd’hui encore en détention provisoire ou purgeant des peines fermes, au point que se présenter à la tête d’une commune de la wilaya ressemble, selon la même source, davantage à une « aventure à haut risque » qu’à un mandat au service des citoyens.

Entre trait d’esprit littéraire, sanctions administratives express et dossiers judiciaires toujours en cours, la propreté reste à Oran le symptôme visible d’une crise de gouvernance plus profonde, où la gestion quotidienne des poubelles croise, sans cesse, celle, bien plus lourde, de l’argent public — dans une wilaya devenue, ces dernières années, la championne nationale des maires mis en cause pour corruption.

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