Le baril de Brent affichait 101,29 dollars à la clôture de New York, vendredi 8 mai. Sur les écrans, le marché paraissait sous contrôle, presque revenu à la normale après le pic de fin février. Trois jours plus tôt, sur ces mêmes écrans, Amos Hochstein expliquait pourtant que ce prix-là n’existait pas. Pas pour un acheteur réel. Pas pour une cargaison qui doit traverser une mer.
L’ancien conseiller énergie de l’administration Biden, négociateur du cessez-le-feu israélo-libanais de novembre 2024, désormais associé du fonds TWG Global, a tenu sur Bloomberg Talks un propos d’une crudité rare pour quelqu’un sorti de Washington. « Un Brent à 110 dollars n’est disponible que sur un terminal Bloomberg. Vous ne pouvez pas acheter ce baril-là. Ce baril de pétrole Brent se vend à 150 dollars, 145 dollars, certains jours 155, et parfois même 170. Parce que ce n’est que du papier. Ce sont des gens à Wall Street », a déclaré Hochstein, citant des transactions physiques très au-dessus de la cote officielle.
« Le marché boursier s’en fiche »
La thèse de Hochstein recoupe celle, plus feutrée, du patron de HSBC Georges Elhedery, lâchée mi-avril au sommet d’investissement de Hong-Kong. Le banquier libano-britannique avait évoqué un baril livré au Sri Lanka à 286 dollars « porte à porte », assurance de guerre comprise, fret par le Cap inclus, prime de rareté ajoutée. Le Sri Lankan Ceylon Petroleum Corporation a depuis contesté le chiffre, sans pour autant publier ses propres prix d’achat.
L’écart entre le marché papier et le marché physique se mesure désormais sur un instrument moins médiatisé que le Brent à terme, le « Dated Brent », qui suit les cargaisons en livraison immédiate. Le 7 avril, ce Dated Brent atteignait 144 dollars, dépassant ses niveaux de 2008. Au même moment, le contrat à terme de juin cotait 109 dollars. Trente-cinq dollars de divergence sur le même nom de produit. Le même jour, sur les écrans de Londres, le WTI dépassait le Brent de 3,51 dollars, configuration que les manuels de finance pétrolière n’avaient pas prévue.
Hochstein ne se contente pas de pointer cet écart. Il en tire une conclusion politique. « Nous sommes dans une destruction de la demande dans certains pays, mais ce sont d’abord les pays pauvres. Donc le marché boursier s’en fiche », poursuit-il. La phrase a fait grincer à Washington. Elle décrit pourtant ce que JPMorgan documentait début avril dans une note interne, les raffineurs européens et asiatiques se disputant les cargaisons restantes pendant que les économies frontières du Sud-Est asiatique reculent leurs achats ou se rabattent sur Moscou et Pékin.
Quatorze millions de barils, et personne ne s’en émeut vraiment
Le détroit d’Ormuz reste, dans les faits, fermé depuis fin février. L’Agence internationale de l’énergie estime à quatorze millions de barils par jour la disruption d’approvisionnement liée au conflit américano-iranien, soit le plus gros choc de l’offre jamais enregistré, supérieur au pic de 1973. Près de huit millions ont été partiellement compensés par les pipelines saoudien (East-West, environ cinq millions vers la mer Rouge) et émirati. Le Koweït, Bahreïn et le Qatar n’exportent plus rien. Doha a reconduit son cas de force majeure sur le GNL jusqu’en juin.
Cette paralysie, Maghreb Émergent la documentait dès la mi-mars : 138 transits quotidiens avant le 28 février, cinq depuis, selon les données du centre britannique UKMTO. Les dirigeants de Sonatrach observent ce désordre sans communiquer publiquement. L’Algérie, qui n’a aucune cargaison transitant par Ormuz, encaisse le différentiel sur ses contrats GNL européens et sur ses ventes spot. Bruxelles, qui avait reproché à Alger sa dépendance gazière, en redécouvre la valeur stratégique.
À New York, les analystes restent perplexes. Matt Smith, chef du bureau pétrole de Kpler, confiait à CNN début mai s’attendre, à ce stade du conflit, à un Brent au-dessus de 200 dollars. « C’est dingue », résumait-il. La même note de Goldman Sachs adressée à ses clients institutionnels lundi 5 mai détaillait des pénuries de produits raffinés émergentes en Afrique du Sud, en Inde, en Thaïlande et à Taïwan, malgré un niveau global de stocks encore acceptable.
« Aucun tanker. Zéro. »
L’autre passage du propos de Hochstein concerne la circulation maritime, et c’est sans doute le plus inflammable. « Les tankers ne bougent pas malgré le fait que des responsables gouvernementaux disent qu’ils bougent. Ils ne bougent pas. Cela signifie donc qu’il n’y a aucun tanker sur l’eau allant vers l’Asie, allant vers l’Europe. Aucun. Zéro. Et donc cette pression va s’aggraver chaque jour. »
L’ancien envoyé spécial vise, sans le nommer, le Pentagone. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a martelé toute la semaine dernière que le cessez-le-feu avec Téhéran tenait, après les frappes iraniennes sur les Émirats et la riposte américaine contre deux pétroliers iraniens vides, le M/T Sea Star III et le M/T Sevda. Donald Trump, lui, a qualifié les échanges de feu dans le détroit de « petite tape amicale ». La définition du cessez-le-feu est plus stricte chez Hochstein. « C’est généralement la définition d’un cessez-le-feu : les missiles ne volent pas pendant deux jours d’affilée. »
Ce qu’il dit, en clair, c’est que l’administration Trump tient le cours du brut à terme par la communication, en convainquant un segment du marché spéculatif que la guerre se termine bientôt. Helima Croft, stratégiste matières premières chez RBC Capital Markets, confiait la même chose à CNN, en termes plus diplomatiques. Onze pour cent des positions ouvertes sur le Brent appartiennent à des spéculateurs purs, sans intérêt pour la livraison physique. Ce sont eux qui calment les écrans. Maghreb Émergent rapportait dès le 13 avril la mécanique de ces rebonds éphémères, le Brent effaçant en quelques heures les gains d’une trêve annoncée puis démentie.
Hochstein ne se prononce pas sur la durée de cette dissociation. Mais il glisse une projection. La pénurie physique, déjà visible au Sri Lanka, au Vietnam et en Thaïlande, remontera vers le Japon, la Corée du Sud, puis frappera l’Amérique du Nord. « Et ensuite, ça arrive ici », a-t-il prévenu. Quand exactement, il ne le dit pas. La conférence de Milken s’est terminée mardi soir.


