C’est dans l’hémicycle du Conseil de la Nation que la question est revenue, posée par plusieurs sénateurs. Pourquoi le dinar continue-t-il de se déprécier ? La réponse d’Abdelkrim Bouzred a tenu en deux temps. D’abord un rappel des compétences, ensuite un chiffre. Au milieu, une zone que le ministre n’a pas voulu traverser.
D’emblée, la fixation du taux de change ne relève pas du ministère des Finances, a rappelé Bouzred à la chambre haute. Elle revient à la Banque d’Algérie, qui en arbitre les paramètres au titre de la politique monétaire et de la gestion des réserves de change. Le cours du dinar, a-t-il expliqué, se construit à partir d’un faisceau de variables. Volume des importations et des exportations. Niveau d’inflation. Financement de l’économie. Équilibre macroéconomique d’ensemble. Des « techniques » et des modèles sont mobilisés, selon lui, pour déterminer un taux jugé adapté à la phase actuelle.
Le tableau dressé par le ministre recoupe en partie ce qu’a documenté un récent document de travail du FMI, publié en février 2026. Ce dernier y reconstruit une règle formalisée que la Banque d’Algérie applique au quotidien. Trois objectifs s’y imbriquent. Corriger le désalignement du taux de change réel effectif. Lisser la volatilité. Surveiller l’écart entre l’inflation sous-jacente et une cible implicite de 4 %. Le dinar, conclut le fonds, n’est pas coté par un marché. Il est fixé chaque jour, à Alger, par une décision administrative.
« Une croissance proche de 6 % »
Le second temps de la réponse du ministre est plus politique. L’économie algérienne aurait progressé d’environ 6 % en 2024 et 2025, un rythme que Bouzred a qualifié d’élevé à l’échelle mondiale. La démonstration suit son cours. Si la croissance se maintient à ce niveau, alors la politique de change ne peut pas être qualifiée d’échec, puisqu’elle n’a pas étouffé l’activité.
Cependant, lors de la présentation du projet de loi de finances 2026 devant la même chambre haute, début décembre 2025, Bouzred avait précisé que les 6 % renvoyaient à la performance de l’industrie, contre 0,3 % seulement pour les hydrocarbures. La croissance hors hydrocarbures, dans son ensemble, est estimée par le gouvernement entre 6 et 7 %.
Pour le PIB global, les prévisions inscrites dans la loi de finances tablent sur 4,1 % en 2026, 4,4 % en 2027 et 4,5 % en 2028. Sur l’exercice écoulé, la Banque mondiale a confirmé une décélération à 3,3 % en 2025, tandis que l’Office national des statistiques a relevé 4,5 % au premier trimestre puis 3,9 % au deuxième. En 2024, le PIB nominal a bondi de 7,2 %, mais la croissance réelle ressortait à 3,7 % selon les comptes de l’ONS.
Le 6 % du ministre n’est donc pas faux. Il décrit un sous-segment de l’économie présenté comme l’économie tout entière.
Le syllogisme n’en reste pas moins commode devant un parterre de sénateurs. Il évacue d’emblée la question du pouvoir d’achat des ménages, qui ne se mesure pas en points de PIB sectoriels. Il déplace le débat du quotidien des Algériens vers un agrégat hors hydrocarbures, terrain plus confortable pour un ministre des Finances.
L’écart laissé dans l’ombre
Aux questions sur l’écart entre le taux officiel et celui du marché parallèle, ce que les Algériens appellent communément le square, Bouzred n’a pas répondu frontalement. Il a simplement rappelé que le cours administré est celui de la Banque centrale, tandis que le marché informel reflète une offre et une demande hors circuits autorisés.
En effet, sur le marché interbancaire, le dinar a perdu 6,01 % de sa valeur face à l’euro entre avril 2025 et avril 2026, passant de 146,74 à 155,56 dinars pour un euro. Sur le marché parallèle, le billet de 100 euros s’échangeait début avril 2026 à 28 000 dinars au Square Port-Saïd d’Alger. Un euro à 155 dinars d’un côté, à 280 de l’autre. L’écart dépasse les 80 %.
C’est précisément cet écart qui préoccupe importateurs et ménages. Comme l’a relevé l’économiste Abdelrahmi Bessaha dans une récente analyse publiée sur les colonnes de Maghreb Emergent, « le taux officiel ne joue plus son rôle d’ancrage nominal ». Les agents économiques se réfèrent désormais au square pour l’ensemble de leurs décisions de change.


