Fin février 2026, plusieurs semaines avant que le détroit d’Ormuz ne se ferme au trafic pétrolier, l’Espagne avait déjà multiplié par près de trois ses achats de pétrole brut algérien. Les données de la Corporación de Reservas Estratégicas de Productos Petrolíferos (Cores), publiées début avril, enregistrent une hausse de 186,7% des importations espagnoles de brut en provenance d’Algérie par rapport à février 2025. Le mouvement précède le choc iranien. Il ne lui doit donc rien.
Ce chiffre, noyé dans un tableau statistique mensuel, renseigne sur une recomposition énergétique en cours bien avant que la guerre ne l’accélère.
Un repositionnement antérieur au conflit
Les volumes absolus livrés par l’Algérie restent modestes au regard du total importé par l’Espagne en février, soit 4,43 millions de tonnes toutes origines confondues. Mais la trajectoire est sans ambiguïté. L’Afrique dans son ensemble représente déjà 28,3% des approvisionnements espagnols, soit la première zone géographique devant l’Amérique du Nord et l’Orient Moyen.
La progression algérienne s’inscrit dans un mouvement plus large : les importations espagnoles de brut OPEP ont progressé de 0,5% en février sur un an, tirées précisément par l’Algérie (+186,7%), l’Irak (+22,5%) et la Libye (+14%). Les livraisons des pays non-OPEP, elles, ont reculé de 21,3%.
Medgaz et le gaz, mais aussi le pétrole
La relation énergétique hispano-algérienne est traditionnellement dominée par le gaz naturel. En 2025, l’Algérie s’est imposée comme premier fournisseur de gaz de l’Espagne, avec 128 504 GWh acheminés, dont l’essentiel via le gazoduc sous-marin Medgaz reliant Béni Saf à Almería. Sonatrach en détient 51% du capital. Les données de Cores de février suggèrent que la relation se densifie désormais aussi sur le brut.
Albares s’était rendu à Alger mi-mars pour obtenir que Medgaz fonctionne à pleine capacité, soit 32 millions de mètres cubes par jour contre 28 millions en moyenne. La demande de gaz était pressante. Celle de brut, que les statistiques de Cores révèlent rétrospectivement, l’était visiblement aussi.
Le détroit d’Ormuz referme l’équation
Avec la fermeture d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial, Sonatrach s’est retrouvée dans la position du fournisseur alternatif dont l’Europe a besoin, ses exportations par gazoduc vers l’Italie et l’Espagne restant hors de toute dépendance au détroit. L’Orient Moyen ne représentait que 17% des importations espagnoles en février, soit 751 000 tonnes, une part déjà inférieure à celle de l’Afrique ou de l’Amérique du Nord. Ce positionnement relatif a protégé l’Espagne d’un choc d’approvisionnement frontal.
Pour Alger, la conséquence est symétrique. Les volumes qu’elle achemine par voie maritime vers la péninsule ibérique, sans traverser aucune zone de conflit, prennent une valeur stratégique que les statistiques de février commencent à matérialiser, avant même que la demande d’urgence ne se fasse sentir. Le retour du charbon en Europe complique par ailleurs l’équation pour Sonatrach sur le gaz, rendant la diversification vers le brut d’autant plus utile commercialement.
31 qualités de brut, une seule tendance
En février, l’Espagne a importé 31 types de brut depuis 16 pays. Cette dispersion du portefeuille traduit la stratégie de diversification que Madrid entretient depuis les années 2000. La relation algéro-espagnole avait connu une crise diplomatique profonde en 2022, après le soutien de Madrid au plan marocain sur le Sahara occidental. Les contrats gaziers liant Sonatrach à ses partenaires espagnols avaient continué à être honorés sans interruption. C’est précisément cette fiabilité préservée quand elle coûtait le plus cher qui confère aujourd’hui à Alger un levier sur le marché ibérique que peu de capitales européennes lui contestent.
Depuis la fermeture d’Ormuz, les raffineurs espagnols ont accéléré leurs contacts avec les négociants opérant sur les bruts nord-africains. Les chiffres de mars, attendus courant mai par Cores, diront si la progression algérienne de février n’était qu’un point de données ou le début d’une séquence.


