Ceuta sous tension : la crise migratoire s’enlise, Sánchez critiqué pour sa prudence à l’égard du Maroc

Près d’un mois après l’afflux massif de migrants depuis le Maroc, plusieurs milliers de personnes restent à Ceuta. Le gouvernement espagnol peine à trouver les espaces nécessaires à leur identification et à leur retour, tandis que la tension monte dans la ville et que la prudence de Pedro Sánchez à l’égard de Rabat est critiquée jusque dans sa majorité.

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La police anti-émeute déployée pour éviter les affrontements entre les manifestants et les migrants à la playa del Trampolín à Ceuta (dr)

La crise de Ceuta s’enlise. Après l’entrée massive des 30 et 31 juillet, l’immense majorité des personnes ayant franchi la frontière sont reparties vers le Maroc. Mais plusieurs milliers restent encore dans la ville, dans les rues, les zones boisées ou des campements de fortune installés notamment sur les plages. Parmi elles figurent de nombreux mineurs, dont la situation juridique ne peut être traitée comme celle des adultes.

Le problème est désormais essentiellement logistique : pour identifier les personnes encore présentes et engager les procédures de retour, le gouvernement espagnol a besoin de lieux permettant de les regrouper et de les prendre en charge.
Or les infrastructures les plus facilement disponibles, notamment les centres sportifs, sont refusées par les autorités de Ceuta et une partie de la population. Le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, membre du Parti populaire, est même allé jusqu’à menacer de s’enfermer dans les installations sportives si Madrid décidait de les utiliser.

Cette position tranche avec celle de 2021, lorsque Vivas avait mis un équipement sportif à disposition pour accueillir des migrants, notamment des mineurs.

Le cercle vicieux

Sous la pression de Ceuta, le gouvernement de Pedro Sánchez a accepté de retirer les centres sportifs du décret encadrant le « mando único », le commandement unique confié au ministre de la politique territoriale, Ángel Víctor Torres. Les futurs emplacements devront être recherchés en concertation avec les autorités locales.

Mais le compromis ne règle pas le problème. Les autres espaces disponibles ne sont pas nécessairement aménagés pour accueillir rapidement plusieurs milliers de personnes et certains nécessitent des travaux.

Torres l’a résumé clairement : le gouvernement veut procéder aux retours, mais dans le respect de la légalité. L’expérience de 2021, lorsque des procédures précipitées avaient conduit à la condamnation de deux fonctionnaires, pèse sur les responsables actuels.
La situation forme ainsi un cercle vicieux : les habitants veulent que les migrants repartent rapidement, mais contestent les infrastructures qui permettraient de les identifier et d’engager les procédures de retour. Le refus de certains sites contribue donc à prolonger la présence de personnes dont la population réclame précisément le départ.

La colère gagne la rue

Cette contradiction alimente désormais une tension croissante. Mercredi 26 août, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Ceuta contre la gestion de la crise. Des slogans hostiles aux migrants ont été scandés et la situation a dégénéré par moments. Des journalistes ont été pris à partie et des jeunes hommes soupçonnés d’être des migrants ont été poursuivis par des manifestants, obligeant les forces anti-émeutes à intervenir.

Dans la soirée, des manifestants se sont dirigés vers une plage où des migrants avaient installé des abris de fortune. La police a empêché leur progression vers le campement et plusieurs abris ont été détruits. Des tirs de sommation ont été rapportés dans la nuit. Vivas considère les manifestations comme légitimes mais appelle à éviter la violence. Le gouvernement redoute, lui, une escalade dans une ville où l’exaspération est devenue un problème de sécurité et d’ordre public.

La question marocaine s’invite dans la crise

À cette tension locale s’ajoute une controverse sur l’attitude de Madrid envers Rabat. Le gouvernement Sánchez évite jusqu’ici d’attribuer publiquement au Maroc la responsabilité directe de l’afflux massif. Il privilégie la coopération avec les autorités marocaines afin de permettre le retour des personnes entrées à Ceuta. Cette prudence est critiquée par la droite, mais aussi au sein de la gauche gouvernementale. Le député et porte-parole adjoint de Sumar, Alberto Ibáñez, a ainsi accusé le PSOE de souffrir d’un « syndrome de Stockholm » à l’égard du roi Mohammed VI et reproché à Sánchez d’être arrivé trop tard dans la gestion de la crise.

Pour Madrid, la marge de manœuvre est étroite : le retour d’une grande partie des personnes entrées à Ceuta suppose la coopération du Maroc, tandis qu’une confrontation publique avec Rabat risquerait de compliquer cette coopération.

Aznar à Ceuta

C’est dans ce contexte que l’ancien Premier ministre José María Aznar se rend jeudi 27 août à Ceuta pour rencontrer Juan Jesús Vivas. La visite est politiquement symbolique. Aznar était à la tête du gouvernement lors de la crise de l’îlot de Perejil, en 2002, lorsque des militaires marocains avaient occupé l’îlot avant d’en être délogés par les forces espagnoles. Sa présence à Ceuta, au moment où la ville est de nouveau au cœur d’une crise liée à l’immigration depuis le Maroc, intervient donc dans un contexte particulièrement sensible.

Le Parti populaire présente cette visite comme un soutien à Vivas et à la population de Ceuta. À Madrid, le gouvernement voit avec inquiétude l’intervention d’un ancien chef du gouvernement dans une crise qu’il tente de maîtriser. Pedro Sánchez doit désormais reprendre directement la main. Il présidera vendredi la prochaine réunion du « mando único » et comparaîtra au Congrès le 3 septembre sur la gestion de la crise.

D’ici là, le gouvernement espère trouver de nouveaux espaces et accélérer les procédures de retour. Mais près d’un mois après l’afflux massif, Ceuta reste enfermée dans un paradoxe : ceux qui réclament le départ rapide des migrants contestent les moyens nécessaires pour organiser ce départ, tandis que la prudence de Madrid envers Rabat devient elle-même un sujet de controverse politique.

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