Gaz africain à l’horizon 2055 : le Nigeria peut-il vraiment détrôner l’Algérie ?

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Sonatrach a produit 9,66 milliards de m3 de gaz en mars 2026, soit 4% de plus qu'en mars 2025. ©Sonatrach

Le Forum des pays exportateurs de gaz projette qu’Alger sera dépassé par Lagos en 2055. Plusieurs sites spécialisés ont repris la projection comme un verdict. Personne ne lit les hypothèses en bas de page.

Le Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), dont le siège est à Doha, a publié le 7 avril 2026 ses projections à horizon 2055 avec une prévision qui circule depuis plusieurs jours sur les sites spécialisés : le Nigeria deviendrait, d’ici trente ans, le premier producteur de gaz en Afrique, dépassant l’Algérie. La plateforme Attaqa, qui a relayé ces données le 20 avril, présente le scénario comme probable. Les chiffres sont réels certes, mais l’interprétation mérite d’être nuancée.

L’écart actuel que la projection occulte

Aujourd’hui, l’Algérie produit 102 milliards de mètres cubes (Gm³) par an contre 58 Gm³ pour le Nigeria, un rapport de presque un à deux. Pour que Lagos renverse cette hiérarchie d’ici 2055 en atteignant 118 Gm³, il faudrait que le pays double sa production sur trente ans tout en maintenant l’Algérie sous les 75 Gm³, niveau auquel le GECF lui-même projette Alger à terme.

Ce que le scénario suppose côté nigérian est considérable. La construction du Train 7 de la Nigeria LNG (NLNG), qui doit faire passer la capacité de liquéfaction de 22 à 30 millions de tonnes par an, est attendue pour 2027 selon les projections officielles. Ce projet accumule des retards depuis plusieurs années. Les trois projets de GNL flottant cités dans le rapport, UTM Offshore, Ace et Transoceanic, se trouvent respectivement en phase de décision finale d’investissement et en pré-design. Aucun n’a encore atteint le stade de réalisation.

« Sleeping giant » aux réveils laborieux

La métaphore du « géant endormi » appliquée au potentiel gazier nigérian est ancienne. Elle revient dans chaque rapport sectoriel depuis au moins quinze ans. Le Nigeria possède effectivement les plus grandes réserves prouvées de gaz en Afrique, estimées à 203 trillions de pieds cubes selon les données BP, soit 33 % des réserves continentales. Le problème n’est pas géologique.

L’African Energy Chamber, dans son rapport State of African Energy 2026, identifie quatre obstacles structurels que le pays doit surmonter simultanément pour réaliser sa trajectoire de production : l’économie amont, l’accès aux marchés et aux débouchés contractuels, les infrastructures, et le risque-pays. Dans le Delta du Niger, le torchage de gaz associé et les interruptions de production liées à l’insécurité ont historiquement réduit à néant plusieurs plans de montée en puissance.

La loi sur l’industrie pétrolière de 2021, souvent présentée comme un tournant, a certes renouvelé six contrats de partage de production en 2022 et assoupli la fiscalité pour les nouveaux projets. Mais les délais entre réforme législative et production effective dans le secteur offshore profond se comptent en décennies, pas en années.

Ce que la projection GECF dit vraiment sur l’Algérie

Le rapport du GECF, contrairement à ce que laisse entendre la présentation d’Attaqa, ne prédit pas un effondrement algérien. Il projette une stabilisation de la production autour de 75 Gm³ à horizon 2055, après une phase de reprise portée par le plan d’investissement de 50 à 60 milliards de dollars annoncé par Sonatrach pour renforcer l’exploration et développer les ressources non conventionnelles. L’Algérie resterait ainsi dans le top 3 africain.

La baisse récente de 2024, quand la production continentale a reculé de 13 Gm³ pour tomber à 244 Gm³ selon le GECF, s’explique en partie par l’augmentation volontaire de la réinjection de gaz en Algérie, une décision opérationnelle liée à la gestion des gisements matures, et non par un déclin structurel irréversible.

La variable mozambicaine

Le scénario à 2055 introduit un troisième acteur que la présentation d’Attaqa sous-traite : le Mozambique. Le GECF projette une production mozambicaine à 98 Gm³ d’ici 2055, portée par le développement du bassin de Rovuma, l’un des plus grands gisements offshore non encore exploités au monde. Si cette trajectoire se réalise, l’Afrique australe pèserait autant que l’Afrique du Nord dans la production continentale, une recomposition géopolitique bien plus profonde que le simple reclassement Algérie-Nigeria.

Mais là aussi, les incertitudes sont de taille. Les grands projets GNL à terre au Mozambique, portés par TotalEnergies et ExxonMobil, restent suspendus aux conditions sécuritaires dans la province de Cabo Delgado depuis l’attaque de Palma en 2021.

75 contre 118 : un pari sur trente ans

Les projections du GECF à 2055 sont des scénarios tendanciels construits à partir d’hypothèses de politique énergétique, d’investissement et de demande mondiale. Elles ne sont pas des prévisions. En 1995, aucun modèle n’anticipait que le gaz de schiste américain ferait des États-Unis le premier producteur mondial de gaz naturel dès 2009.

La production africaine totale devrait atteindre 482 Gm³ d’ici 2055, soit le double des niveaux actuels, portant la part du continent dans l’offre mondiale de 6 % à 9 %. L’Algérie, le Nigeria et le Mozambique en constitueront l’essentiel.

Le plan d’investissement algérien inclut le développement du gaz de schiste du Sahara, une ressource considérable mais dont l’exploitation se heurte depuis des années à des résistances politiques internes et à des contraintes structurelles : le déclin naturel de Hassi R’Mel, les retards de développement de la nouvelle province gazière du Sud-Ouest, et la pression croissante de la consommation intérieure sur les volumes exportables. L’Algérie n’a toujours pas tranché publiquement sur le calendrier d’exploitation des réserves non conventionnelles de Hassi R’Mel et d’In Salah.

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