Trente jours. C’est ce qu’aura tenu la trêve conclue le 18 juin entre Washington et Téhéran. Le 14 juillet, les États-Unis ont rétabli leur blocus naval des ports iraniens et enchaîné quatre nuits de frappes contre des installations militaires proches du détroit d’Ormuz. Le baril de Brent est aussitôt remonté au-dessus de 85 dollars. Le supplément de prix que les acheteurs paient pour se couvrir contre le risque de guerre, retombé pendant l’accalmie de juin, est revenu s’incruster dans les cours.
Sur l’eau, le trafic s’est effondré. Dix navires seulement ont franchi le détroit le 13 juillet selon la société de suivi maritime Kpler, alors qu’un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié vendus dans le monde y passait en temps normal. Plus de vingt navires de guerre américains et des centaines d’avions quadrillent la zone, d’après le commandement militaire américain pour la région (CENTCOM). Et l’Institute for the Study of War recense, avec le Critical Threats Project, au moins 29 navires attaqués par l’Iran dans le golfe Persique entre le 1er mars et le 13 juillet, dont un transporteur de gaz qatari et un navire indien visés début juillet.
C’est cette rechute que décortique Omar Berkouk, économiste et consultant financier indépendant, dans une note d’analyse transmise à Maghreb Émergent en exclusivité. L’instabilité née de la guerre entre l’Iran et les États-Unis, ajoutée à « une communication américaine erratique et à une capacité de nuisance iranienne toujours intacte », écrit-il, « installe une prime de risque géopolitique durable sur les cours ». Autrement dit, tant que la menace plane sur le détroit, le pétrole se paiera plus cher que ce que justifient la seule offre et la seule demande.
Le grand écart des cours
Depuis les frappes américano-israéliennes de fin février, qui ont coûté la vie au Guide suprême Ali Khamenei, le baril fait le yoyo. Il a bondi au-delà de 140 dollars début avril, du jamais-vu depuis 2008, avant de redescendre vers 106 dollars fin juin avec l’accalmie, puis de se caler autour de 85 dollars à la reprise des combats.
Selon le cabinet Rystad Energy, cité dans la note, les cours ont oscillé entre 80 et 120 dollars depuis fin février, avec des journées de hausse ou de baisse à deux chiffres. Le prix des cargaisons livrables tout de suite s’est même par moments détaché des prix négociés pour les mois à venir, « signe d’une inquiétude d’approvisionnement immédiat plutôt que d’une simple anticipation », relève l’économiste. Les acheteurs redoutent de manquer de pétrole maintenant, pas dans six mois.
Un épisode montre à quel point les marchés naviguent à vue. Le 13 juillet, Washington annonçait une taxe de 20 % sur tout le trafic passant par Ormuz, alliés compris, avant de la retirer vingt-quatre heures plus tard au profit de négociations d’« accords commerciaux et d’investissement » avec les États du Golfe. Une volte-face qui, note Berkouk, « illustre l’absence de ligne stratégique stabilisée côté américain et alimente elle-même l’incertitude de marché ».
Car les routes de secours ne suivent pas, un point que Maghreb Émergent avait documenté au plus fort de la crise. Les oléoducs de contournement ne transportent qu’une petite partie des volumes habituels. Il manquerait environ 12 millions de barils par jour si le détroit restait fermé longtemps. Le détour par la mer Rouge reste exposé aux attaques houthies. Et la peur gagne le gaz, les prix européens grimpant à l’idée d’une pénurie de gaz qatari, qui sort lui aussi du Golfe par Ormuz.
L’Algérie, elle, y gagne et y perd à la fois. Pays vendeur de pétrole et de gaz, elle « bénéficie mécaniquement d’un baril durablement supérieur aux hypothèses de cadrage budgétaire habituellement retenues », pointe l’auteur. En clair, l’État a construit son budget sur un baril bien moins cher que le prix actuel, et chaque dollar au-dessus gonfle ses recettes.
Un Brent maintenu entre 80 et 95 dollars ferait rentrer davantage d’impôts pétroliers et gaziers, améliorerait la balance commerciale et regarnirait des réserves de change dont Berkouk avait décrit la fonte dans une précédente note. La crainte de manquer de gaz qatari « pourrait renforcer la position de l’Algérie comme fournisseur de proximité via les gazoducs Transmed et Medgaz, ainsi que par cargaisons spot ».
L’aubaine a pourtant son revers. Un accord diplomatique, même partiel, « pourrait ramener le Brent vers 65-75 dollars en quelques semaines ». Et la hausse mondiale des prix et du transport renchérirait ce que l’Algérie achète à l’étranger, machines et matières premières en tête, ce qui rognerait le gain. Bref, « l’amélioration actuelle reste de nature conjoncturelle et non structurelle », insiste-t-il. Une embellie liée aux circonstances, pas un changement de fond.
Une fourchette plutôt qu’un chiffre unique
Trois scénarios ferment la note. Apaisement et Brent entre 65 et 75 dollars, tension durable entre 80 et 95, fermeture prolongée du détroit au-delà de 120. Aucun n’exclut les autres, le marché ayant déjà basculé de l’un à l’autre à plusieurs reprises depuis février. D’où sa recommandation d’un « cadrage budgétaire algérien fondé sur une fourchette prudente plutôt que sur un point central unique », avec « un mécanisme de révision infra-annuelle si le Brent venait à s’écarter durablement de l’hypothèse retenue ». Concrètement, prévoir le budget sur une plage de prix et se donner le droit de le corriger en cours d’année.
Quant aux recettes supplémentaires, Berkouk plaide pour les « sécuriser à travers une allocation prudente vers les réserves de change et le désendettement plutôt que par une expansion budgétaire procyclique ». Mettre l’argent de côté et rembourser les dettes, plutôt que de dépenser plus parce que le baril monte. Ses données de marché sont arrêtées au 15 juillet. Depuis, les frappes américaines se poursuivaient encore près du détroit.


